
On pensait tout savoir, tout connaître de Stéphane Brizé avant même d’avoir vu son film, lui qui radiographie cet univers impitoyable qu’est l’entreprise néolibérale. Un bon petit soldat se déroule effectivement dans les bureaux d’une grande compagnie d’assurances, dont la responsable des ressources humaines (Alba Rohrwacher) va faire face à un dilemme – jusqu’ici tout va bien.
Sauf que ce film-là tient moins du thriller social que de la satire pure et dure. « C’est la folie ! » s’exclame Carla Moretti, la RH, lors d’un rendez-vous qui tourne au vinaigre. On plussoie : pour la première fois sans doute, le cinéma si sérieux de Stéphane Brizé nous fait tourner la tête. Il chavire et nous avec, jusqu’au fou rire dans ses coups d’éclat les plus pathétiques. Tout y est : le happiness manager faussement candide, l’amie new-yorkaise rompue au développement personnel, le patron qui joue les shérifs, grande gueule campée avec beaucoup d’autodérision par Vincent Lindon, éternel complice du cinéaste… Autant de clichés dont le film s’amuse férocement.
C’est dire que le monde de l’entreprise est devenu sa propre satire, un grand théâtre où chacun fait semblant d’aller bien – en témoigne cette équipe de tournage, hilarante, qui récolte les sourires des employés pour un clip institutionnel. On y reconnaît l’imagerie libérale de ces cadres « jeunes et dynamiques », déambulant dans leurs quartiers d’affaires, qui vantent l’assurance comme le Graal de l’épanouissement.
C’est une autre qualité du film : Brizé assume à fond la laideur de ce décorum, de ces couloirs et salles de réunion grisâtres… d’où l’on ne sortira pas. L’espace-temps est tout entier circonscrit à ces bureaux sans âme, squattés jusque tard le soir par le « bon petit soldat » Carla Moretti, dont la vie sociale en dehors ne s’organise que par écran interposé – y compris lorsqu’elle aide son jeune fils à réviser. Un parti pris qui accentue encore la déréalisation du film, en miroir d’un système qui produit des monstres.
