DIVINE GANG · Jules Magistry : « Pendant longtemps, je n’ai été sociabilisé qu’avec des potes hétéros. Quand j’ai coupé avec ça, ça m’a changé la vie »

On connaissait déjà – et on adorait – l’auteur pour ses illus sous influence Gregg Araki et David Lynch. Celui qui fait aussi partie du collectif de graphistes Fag Fam vient de sortir « Avec les mecs », une première BD qui hallucine sa propre adolescence dans une suburb des années 2000.


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Jules Magistry

Avec les mecs, ce titre dit tellement tout. Il affirme le besoin de préciser que l’on fait partie d’un groupe, il parle de masculinité, d’expression de soi, sûrement d’émancipation. Sur la couverture de cette BD, que Jules Magistry imagine depuis dix ans : on voit Blue, 13 ans, casquette et tee-shirt bleu smiley face, poser avec ses trois meilleurs potes, Red, Purple et Yellow. Leurs looks se ressemblent : comme les Power Rangers, chacun a sa couleur, peut-être aussi son pouvoir – sauf que c’est un âge où ce n’est pas évident de trouver le sien.

« Pendant longtemps, je n’ai été sociabilisé qu’avec des potes hétéros. Quand j’ai coupé avec ça, ça m’a changé la vie », confie Jules Magistry qui, à l’instar de ses personnages, a passé son adolescence dans une banlieue pavillonnaire. La sienne était à Serris, près de Disneyland. L’auteur, qui vit aujourd’hui à Marseille, l’a redessinée à partir d’images freezées, hors du temps et inquiètes, de Google Street View. «C’est comme si la ville avait été construite pour qu’on n’ait jamais à en partir. Une sorte de bulle où toutes les maisons se ressemblent. Dans cette volonté que rien ne change, il y a une idéologie réactionnaire, très blanche, très normative.» Jules n’y est pas retourné, mais il envisage d’aller y faire un tour prochainement pour revoir ses profs de collège, dont certains lui ont laissé de bons souvenirs. Aussi pour leur demander ce qu’ils ont vu. Dans la BD, Blue voudrait que tout change : le bullying que lui fait subir une brute épaisse, les réflexions efféminophobes ou les regards en biais que lui balancent ses plus proches amis, son corps qu’il regarde dans la glace tous les matins.

Jules Magistry nous donne accès à son monde par l’intermédiaire de son interface d’ordi. Des trads des Strokes, le porno gay en scred, son Skyblog ou celui de son amie Pink, seule et lointaine présence féminine avec laquelle il se construit hors du groupe, et qui disparaît de plus en plus. «Il y avait des alertes profondes, on allait mal et on le disait franchement. Sur leur Skyblog, mes copines de 13-14 ans n’avaient aucune clé, mais elles arrivaient à comprendre. »

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Naked, Illustration de Jules Magistry, à retrouver sur son portfolio en ligne / https://julesmagistry.com/

Il n’y a aucune nostalgie dans la manière dont Jules Magistry exhume les reliques de sa propre adolescence, de Blue Velvet à Tekken, d’Elephant à Naruto, qu’il a déjà mis en images dans My Own Private Sketchbook, une série de livres illustrés aux crayons de couleur. Au contraire, dans l’imaginaire tentaculaire de son héros, il décèle autant de brèches libératoires que de hantises tétanisantes. Comme s’il trouvait des images pour faire ressentir la manière dont la fiction façonne nos identités queer : tantôt émancipatrice, tantôt cauchemardesque, ou les deux. Blue rêve ou cauchemarde la pop culture, elle lui ouvre des portes de sortie, mais à lui de trouver les bonnes.

«Après être sorti de l’école, un ami m’a dit : “C’est bizarre que tu fasses tous tes dessins en noir et blanc, ça te ressemble pas. Il y a un truc tellement plus explosif chez toi”. » Sûr qu’avec ses couleurs tumultueuses, Jules Magistry a trouvé son pouvoir.


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Avec les mecs de Jules Magistry (Sarbacane), à paraître le 2 septembre
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