PORTFOLIO · la modernité fulgurante Madeleine de Sinéty au Jeu de Paume

La première rétrospective des photographies de Madeleine de Sinéty (1934-2011), au Jeu de Paume cet été, fait sortir de l’ombre une œuvre immense et bouleversante. Autodidacte et à peine exposée de son vivant, Sinéty a creusé avec obstination un sillon solitaire qui l’a guidée des campagnes françaises jusqu’au macadam new-yorkais pour documenter, avant qu’il ne soit trop tard, la vie et le travail des gens ordinaires.


1. Guingam Paimpol
© Succession Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty, Guingamp – Paimpol, 1971

Tout commence le long d’une ligne de chemin de fer, en 1969 : fascinée par les derniers trains à vapeur, l’apprentie photographe s’immerge dans le monde des machinos. Ce cliché admirablement expressionniste (qui rappelle La Bête humaine de Jean Renoir) semble loin de la veine réaliste qu’elle explorera ensuite, et il annonce aussi l’essentiel : Madeleine de Sinéty ne cessera de regarder ceux, cheminots, paysans, que la modernité condamne aux limbes.

2. Paris
© Succession Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty, Quartier du Montparnasse, Paris, vers 1972

Son quartier du Montparnasse lui offre alors l’image même de cette cruelle marche de l’histoire : à l’ombre d’une célèbre tour, bientôt inaugurée et qu’elle décrit comme un « mirador de cauchemar », c’est tout un monde populaire qui rend son dernier souffle et que Sinéty veut sauver de l’oubli – ateliers d’artistes, bistrots ouvriers, enfants qui jouent sur les trottoirs tant qu’il est encore temps.

3. New York
© Succession Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty, New York, 1972

Quelques brefs séjours à Manhattan, où elle accompagne son compagnon américain au début des années 1970, offrent un prolongement naturel à sa délicate obsession. Ici aussi, au Meatpacking District, un certain quotidien est en train de disparaître, dont Sinéty, avec un œil aussi aiguisé que celui des plus grands noms de la street photography (Helen Levitt, Joel Meyerowitz), capte les dernières lueurs.

4. Poilley
© Succession Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty, La Charrette de pommes, Poilley, 1974

En 1972, elle rompt avec son travail d’illustratrice (elle s’est formée à l’école des Arts déco avant de se lancer dans la photographie) pour s’installer dans un village d’Ille-et-Vilaine. Elle y restera huit ans, se liant avec les habitants, aidant aux travaux des champs, tout en faisant l’inventaire photographique des gestes, des rites, des visages. Elle écrit dans son journal : « [Ici] chaque année ressemble à la précédente, et c’est comme si l’on vivait éternellement. »

5. Poilley OK
© Succession Madeleine de Sinéty

Madeleine de Sinéty, Béatrice et la télévision, Poilley, 1973

De cette immersion affective dans le monde rural (dont elle reproduira le principe quelques années plus tard dans le nord-est des États-Unis), Sinéty a rapporté près de 50 000 clichés. Parmi eux, beaucoup de portraits d’enfants, dont celui de cette jeune fille, avec sa barrette dans les cheveux, ses coudes sagement posés sur la toile cirée, et ses yeux si doux, si intenses, qui n’ont pas fini de nous regarder.

« Madeleine de Sinéty. Une vie », au Jeu de Paume, jusqu’au 27 septembre