« Backrooms » : pourquoi les espaces vides nous fascinent-ils autant ?

Après la série acclamée « Severance », le film « Backrooms » confirme le succès de l’esthétique dite « liminale » au cinéma. Bureaux ou locaux commerciaux déserts éclairés aux néons et couloirs infinis sont devenus des décors qui nous fascinent autant qu’ils nous horrifient. Mais de quoi cette réussite est-elle le symptôme ?


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Backrooms

Ce mercredi sort en France le film Backrooms, porté par le studio A24 et réalisé par Kane Parsons, cinéaste d’à peine vingt ans. Il met en scène Clark, propriétaire d’un magasin de meubles en pleine crise existentielle, qui découvre au fond de son local un passage vers un espace étrange et infini. Repéré d’abord sur YouTube sous le nom de Kane Pixels, le réalisateur adapte à l’écran un univers lui aussi né en ligne. Le concept des « backrooms » apparaît en 2019, via un post sur le forum 4chan où l’on voit l’image d’un local commercial accompagnée d’une légende suggérant l’existence d’une dimension parallèle dans laquelle on pourrait glisser.

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Mème Internet « The Backrooms ». Photographie d’un bâtiment à Oshkosh (Wisconsin), publiée sur 4chan en 2011 et reprise en 2019 dans le post fondateur du mythe. Son origine a été identifiée en 2024. © Bill Magritz

Les utilisateurs s’emparent du concept, le développent sur des forums d’écriture collaborative puis l’adaptent en images et en vidéos.

Kane Parsons se fait alors remarquer avec une série YouTube, qui cumule des millions de vues, imaginant une compagnie scientifique qui interagit avec cet espace. Avec ce passage d’Internet aux écrans de cinéma, il ajoute une nouvelle pierre à cet édifice et confirme la popularité de l’esthétique liminale, dont l’univers des backrooms constitue l’une des expressions les plus marquantes.

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Image de l’Holiday Inn à l’aéroport de Londres qui circule sur Internet

Lieux vides, infinis ou abandonnés, ces espaces « liminaux » nourrissent déjà de nombreuses productions : la série Severance, plus gros succès d’Apple TV+, où l’on suit les employés de Lumon Industries qui se dissocient d’eux-mêmes tous les matins pour accomplir un travail mystérieux et prétendument important mais dont ils ne conservent aucun souvenir une fois sortis ; Exit 8 de Genki Kawamura (où un homme se retrouve piégé dans un couloir de métro), ou, plus indirectement, Us de Jordan Peele et I Saw the TV Glow, la pépite jamais distribuée en France de Jane Schoenbrun. Ces œuvres décrivent des moments de transition, d’isolement, d’aliénation et de dédoublement, tout en mettant en scène des décors proprement liminaux (des bureaux, des couloirs, des parcs d’attraction vides). Ces décors participent ainsi d’un genre devenu un moyen privilégié d’explorer nos angoisses contemporaines en pleine lumière.

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Severance

« L’inquiétante étrangeté »

Un open-space vide à la tombée de la nuit, un parc d’attractions fermé, un centre commercial en plein confinement… Si vous avez déjà traversé l’un de ces lieux, il est probable que vous ayez ressenti ce que l’écrivain et vidéaste américain John Koenig appelle la « kenopsia » dans son projet lexical The Dictionary of Obscure Sorrows (2021), dédié à la création de mots pour nommer des émotions qui n’en ont pas. Décrit comme « l’atmosphère étrange et triste d’un lieu habituellement animé mais désormais abandonné et silencieux », ce néologisme caractérise parfaitement les décors du film Backrooms ainsi que l’esthétique liminale.

Pour saisir la popularité des « backrooms » sur les petits et grands écrans, il faut comprendre la fascination des internautes pour l’horreur en ligne (ayant déjà donné lieu à des mythes cultes comme Slenderman, figure issue des creepypastas – ces récits d’horreur collaboratifs diffusés en ligne et inspirés des légendes urbaines numériques –, ou la fondation SCP, fiction collaborative centrée autour d’une organisation scientifique qui répertorie monstres et phénomènes surnaturels.

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Représentation artistique du « Slenderman »

Plus largement plane ce que Freud nomme « l’inquiétante étrangeté », soit le goût pour des lieux d’apparence familière mais qui comportent un élément rendant l’atmosphère hostile. « Imaginez décrire un chien à quelqu’un qui n’en a jamais vu, puis lui demander de le dessiner : il aura l’air similaire, mais le diable se cache dans les détails », explique Clark, le personnage de Backrooms, pour conceptualiser cette sensation.

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Backrooms de Kane Parsons (2026)

Si l’univers se marie avec des supports typiquement numériques (forums, vidéos YouTube, jeux en ligne…), ses caractéristiques ne sont pas tout à fait nouvelles. On peut y déceler des inspirations antérieures, comme l’univers de David Lynch, qui joue avec cette frontière entre le réel et l’onirique, ou The Shining, dont l’aspect labyrinthique prophétisait déjà les backrooms.

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Shining de Stanley Kubrick (1980)

Une horreur intérieure

Mais pour Shira Chess, professeure en sciences de l’information et autrice de The Unseen Internet, l’inspiration est plus ancienne encore. Dans un article pourThe MIT Press Reader, elle avance l’idée que le genre réactualiserait des éléments de la littérature gothique. Elle en tire le concept du « gothique institutionnel ». Dans ce texte, elle avance : « à l’instar du gothique traditionnel, le gothique institutionnel met en scène des espaces inquiétants, des forces malveillantes et un malaise écrasant lié à la spatialité et au pouvoir », la bureaucratie remplaçant ici le fantôme des anciennes générations. Interrogée par nos soins sur ce concept, elle approfondit : « On retrouve ce sentiment d’errance dans des lieux abandonnés, châteaux comme bureaux, qui étaient un jour neufs et attirants et qui ont l’air abjects désormais. » 

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Us de Jordan Peele (2019)

De la même manière que dans le roman gothique, le genre a pour caractéristique de jouer avec la thématique du dédoublement. « On retrouve ça dans Severance et dans Backrooms », appuie l’universitaire. Dans ces deux productions, le dédoublement n’arrive pas par hasard. Mark, dans Severance, choisit un travail où il se dissocie pour mettre à distance le deuil de sa femme. Clark, dans Backrooms, traverse une crise de sens qui le conduit à s’enfoncer toujours plus profondément dans le magasin dont il est propriétaire, jusqu’à basculer dans une réalité parallèle.

Pour ces deux personnages, les thématiques tournent autour d’un sentiment d’aliénation nourri par un travail qui ne fait plus sens, ce qui n’a rien d’étonnant si l’on repense au contexte de l’émergence du genre. « Les espaces liminaux se sont popularisés en 2018-2019, mais ont résonné encore plus en 2020, lorsque le monde entier s’est retrouvé face au Covid », appuie Shira Chess. « Tout le monde se sentait abandonné et aliéné, avec des lieux de travail à distance, et des photographies de rues vides partout. C’était un moment très liminal qui s’est glissé dans nos consciences. » 

No future

Selon la société américaine d’études de marché PostTrak, le film (sorti le 29 mai outre-Atlantique) aurait attiré, lors de sa première semaine d’exploitation, un public constitué à 86 % de moins de 35 ans (avec 63 % de moins de 24 ans). Questionné sur cet attrait de la Gen Z, Nicolas, 25 ans, membre du Wikidot francophone, plateforme d’écriture participative autour des backrooms, suggère : « La Gen Z est secouée par le manque de perspectives pour le futur ; les backrooms et les espaces liminaux expriment une angoisse face à notre réalité moderne, à ce monde qui s’est transformé à toute vitesse. »

En effet, dans ce genre, les lieux sanctuarisés ne sont pas anodins, créant une sorte de réactualisation horrifique des décors de The Office. Il s’agit de ce que l’anthropologue Marc Augé appelle des « non-lieux », soit des espaces fonctionnels nés de la mondialisation, standardisés et déshumanisés. Interviewé sur The A24 Podcast, diffusé début mai, Kane Parsons appuie : « Je pense que les backrooms sont une réaction à la peur de se retrouver coincé dans une monoculture, même architecturalement parlant, avec ces faux plafonds que l’on retrouve partout et qui sont le symbole de l’unicité et de l’efficacité. »

Comme le souligne Shira Chess, là où le gothique évoque les fantômes du passé, sa version institutionnelle bute sur l’impossibilité de s’accrocher à un avenir : « Les espaces ressemblent à ce à quoi ils ressembleraient dans 10 ans, c’est une sorte d’image du futur qui nous permet de réfléchir au moment présent. » Le genre questionne : laisserons-nous derrière nous uniquement ces non-lieux de productivité et de consommation ? L’horreur liminale passe ainsi d’une strate existentielle individuelle – se retrouver seul.e dans un espace infini – à une horreur sociale collective, à une époque pétrie par ces questionnements. 

Alors que le studio A24 a annoncé préparer une suite du film, un défi se profile déjà : faire exister une intrigue à la hauteur d’un univers dont le décor tend à devenir le véritable personnage principal. L’esthétique liminale n’est certainement pas prête de s’éteindre. Il ne reste qu’à espérer que le passage de cet objet d’Internet aux grands studios de production ne fasse pas de sa réflexion sur la modernité un énième produit marketing vidé de sa substance.