QUEER GAZE · Comment « Euphoria » a trahi ses fans LGBTQ+

Acclamée lors de son lancement, la série « Euphoria » s’achève sept ans et trois saisons plus tard en suscitant des réactions bien plus mitigées. Les fans queer de la série de Sam Levinson se sentent particulièrement trahis par le tournant sexiste pris par la série.


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Euphoria

« Jules est la première fille qui a fait plus que juste me regarder. Elle a vraiment vu qui j’étais. » Quand Euphoria débarque en 2019 sur HBO, c’est un choc esthétique et émotionnel. On n’avait encore jamais vu une série centrée sur une jeune femme métisse et lesbienne qui tombe amoureuse d’une adolescente trans.

Dans le sillage du mouvement MeToo, une fenêtre vient de s’ouvrir côté représentation des minorités. Alors que la série comique Sex Education cartonne sur Netflix avec sa pluralité de personnages LGBTQ+, celle créée par Sam Levinson propose un contrepoint plus organique. Rue (Zendaya) et Jules (Hunter Schafer) ne nomment pas leur orientation sexuelle, mais la vivent intensément et de façon out. Leur queerness fait partie intégrante de leur personnalité, sans que la série ne les réduise uniquement à ce trait.

La relation fusionnelle entre Rue et Jules a le parfum de l’absolu des premières fois. Elle est sublime et chaotique. Rue se bat contre son addiction aux drogues. Jules cherche son équilibre dans un monde transphobe. Les deux adolescentes se font du mal et s’aiment aussi très fort. L’alchimie entre Hunter Schafer et Zendaya crève l’écran.

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Euphoria

Le succès de la série, notamment auprès d’une Gen Z plus queer que jamais,  participe à normaliser les relations lesbiennes et bisexuelles. Elle créé des images manquantes dans la pop culture, imprimées depuis dans les rétines des fans : ce moment d’intimité allongées sur le lit de Jules, la séquence où elles font du vélo ensemble, quand elles s’embrassent pour la première fois, cette soirée costumée où Jules enfile une tenue de Juliette similaire à celle portée par Claire Danes dans Roméo + Juliette (Baz Luhrmann, 1996) face à Rue en costume… 

Entre les saisons 1 et 2 d’Euphoria, Jules a droit à un épisode spécial, co-écrit par Sam Levinson et Hunter Schafer et diffusé en 2021. Elle y échange avec sa psy sur son rapport à la transidentité, qu’elle décrit comme « spirituel ». Elle confie son besoin de s’émanciper des hommes. Dans un autre épisode, elle explique : « Si je conquiers les hommes, j’ai l’impression de conquérir ma féminité. ». Une amie lui répond : « Pourquoi tu aurais besoin d’un homme pour te sentir plus féminine ? » Les meilleurs moments d’Euphoria sont ceux où Sam Levinson explore l’intériorité de ses personnages LGBTQ+.

Dans la saison 2, diffusée en 2022, la relation entre les deux jeunes femmes bat de l’aile. Un troisième larron, Elliot (Dominic Fike), vient mettre son grain de sel dans leur duo. Si Jules, bisexuelle, a le droit d’avoir des attirances diverses, cette dynamique rappelle les films et séries où un personnage masculin incarne une sorte de voyeur pour le public masculin hétéro (par exemple Tim au début de The L Word).  

Masculinisation et fétichisation

Contrairement aux scènes de sexe hétéro, très explicites dans la série, le cinéaste s’est toujours montré très timoré sur les séquences de sexe lesbien. La troisième saison, qui vient de s’achever le 1er juin dernier sur HBO Max, confirme cette pudibonderie typique d’un male gaze ne sachant que faire avec du sexe queer. Quand Jules et Rue passent de nouveau du temps ensemble, leur étincelle est toujours présente. Dans une scène de l’épisode 5, Jules suggère à Rue de venir l’embrasser, et plus si affinités… Le plan suivant, cruel, nous montre Jules en pleine relation sexuelle brutale avec un homme.  

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Euphoria

Sam Levinson se montre très inventif pour montrer à quel point Jules, devenue escort, est fétichisée par un homme vieux et riche qui l’entretient. Dans une scène, elle est emprisonnée nue dans de la cellophane. De son côté, Rue est écrite comme un personnage masculin hétérosexuel, aux valeurs conservatrices. Elle rêve de se caser, d’avoir quelqu’un qui « dépende » d’elle, tandis que Jules est réduite à un rôle de belle plante passive, constamment filmée à moitié nue. La dernière interaction avec Rue s’achève dans la violence : Jules lui balance une peinture en pleine tête, alors que les deux femmes n’avaient jamais été physiquement violentes l’une envers l’autre.

Dans cette saison 3, Rue exprime son bonheur de bosser dans une boite de strip-tease, où les plans de male gaze de Sam Levinson découpent les parties du corps (surtout les fesses et les seins) des divers personnages féminins. Un peu comme si, dans la tête du cinéaste, la psyché d’une femme lesbienne racisée était la même que celle d’un homme hétérosexuel blanc, sous prétexte que les deux partagent une attirance pour les corps féminins. Rue a bien une vague histoire avec Angel (Priscilla Delgado), une des strip-teaseuses, mais elle est sous-exploitée et en devient anecdotique. 

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Euphoria

La saison 3 d’Euphoria a pris un tournant « western néo-noir » éloigné des débuts de la série. Le problème ne réside pas dans ce changement de genre, mais dans son traitement, qui aurait pu être l’occasion de retourner, « queeriser » les codes du film noir. Il n’en est rien. Comme un signe des temps réactionnaires, la queerness de la série – de ses personnages à son esthétique bleutée et violette devenue ocre – a été effacée.

On ressort du visionnage de cette ultime saison avec la sensation que Sam Levinson n’avait fait que surfer sur l’air du temps, sans véritable conviction. Comme en témoigne le dernier rapport Glaad, qui tire la sonnette d’alarme sur le recul des personnages LGBTQ+ à la télévision, les temps ont changé.

Attention, spoilers

Dès lors, le cinéaste n’a pas hésité à sacrifier ses personnages LGBTQ+ (Rue vient rejoindre le triste cimetière des trop nombreux personnages LGBTQ+ morts dans la fiction, sous l’égide du trope « Bury your gays ») pour une saison finale au sous-texte résolument conservateur.

En laissant son male gaze prendre le contrôle du récit, Sam Levinson a ruiné sa propre série.