
Il y a vingt-six ans, le premier Scary Movie, réalisé par les frères Wayans, repopularisait le spoof movie, un genre parodique alors bien connu par le public américain mais encore inédit dans le domaine de l’horreur. Plutôt que de recycler une recette effrayante connue de tous (un tueur masqué, une belle jeune fille dénudée, des morts en cascade), Scary Movie choisissait de prendre le contrepied du phénomène en se moquant des codes redondants du slasher. À défaut d’avoir peur de Ghostface, était-il possible de rire de lui ?
L’ÂGE D’OR
Bien qu’il se soit imposé comme un pastiche incontournable, Scary Movie n’est en réalité pas le premier film à se moquer du slasher. En 1981, le film Student Bodies de Mickey Rose et Mitchell Ritchie singeait déjà cette catégorie horrifique ; de façon générale, note aussi Claude Gaillard. Pour le co-auteur de l’ouvrage collectif Slasher. Attention, ça va couper…, interrogé par nos soins, l’horreur a toujours entretenu un lien particulier avec l’humour noir. « Le cinéma gore, le splatter et le slasher tirent leurs origines du théâtre du Grand Guignol », rappelle-t-il. « C’est là que sont développés tous les trucs gores qui ont ensuite été recyclés par Hollywood et qu’on a vus dans les films des années 1980, comme les couteaux rétractables ou le faux sang. »

Marqué par le succès récent de Halloween ou de Vendredi 13, le public de l’époque peine cependant à résonner avec ces premières parodies, à qui la distance critique fait encore défaut.
À l’inverse, près de vingt ans plus tard, le premier épisode de Scary Movie arrive quant à lui à point nommé. Grâce au succès de Scream, le film très méta de Wes Craven sorti en 1996, le slasher connaît alors un regain d’intérêt, et est désormais capable de faire la part belle à l’humour – une atmosphère qui prépare le terrain pour les frères Wayans. « De base, Scream est une parodie, et le film avait déjà bien fonctionné sur ce concept-là », note Maxence, créateur de contenu horrifique et queer via son compte Instagram @VeryNastyStories, qui est revenu pour nous sur la saga. Ça tombe bien : Shawn et Marlon Wayans sont des humoristes rodés à l’exercice du détournement, puisque le duo a déjà signé Don’t Be a Menace, une caricature du film de ghetto, sortie la même année que Scream.
En 2000, ils décident de s’attaquer à l’horreur, et accouchent du scénario de Scary Movie.
Avec ses blagues potaches façon Y a-t-il un pilote dans l’avion ?, ses actrices hilarantes (Anna Faris et Regina Hall, alors inconnues du grand public) et ses clins d’œil aux hits du moment (en plus de Scream, on y retrouve aussi Souviens-toi l’été dernier, Sixième Sens ou Le Projet Blair Witch), le film attire un public adolescent friand de divertissement, et s’impose comme un succès comique révolutionnaire. En quelques semaines, il se hisse en tête du box-office américain, générant au total quelque 157 millions de dollars de recettes pour un budget de 19 millions à peine, et vole le cœur de toute une génération.
UNE RECETTE QUI TOURNE AU VINAIGRE
Forts de ce succès, les frères Wayans enchaînent rapidement avec deux autres épisodes, dans lesquels ils s’amusent à parodier les films d’exorcisme ou de fantômes, tout en s’illustrant aussi avec le film FBI : Fausses blondes infiltrées (White Chicks en V.O.), qui se moque des comédies policières. Leur popularité discontinue entraîne la naissance d’une flopée d’autres spoof movies horrifiques plus ou moins réussis, parmi lesquels Scary Scream Movie de John Blanchard ou Club Dread de Jay Chandrasekhar, sans oublier Vampire Sucks, la parodie de Twilight imaginée en 2010 par Jason Friedberg et Aaron Seltzer. « Ça a été un vrai modèle industriel à l’époque », souligne Claude Gaillard. « Scary Movie a relancé une grande mode de la parodie. »

Néanmoins, au milieu des années 2010, la tendance commence à s’essouffler. Comme le slasher dont il se moquait au départ, le spooky spoof movie peine à se renouveler. Le cinéma horrifique, quant à lui, ambitionne désormais d’offrir aux spectateurs plus qu’un simple porno gore, et donne naissance au courant de l’elevated horror, caractérisé par des productions plus léchées et plus sérieuses, comme It Follows, The Witch ou encore Get Out. « Dans les années 2010, on a un peu enterré le côté méta et clown des films d’horreur », analyse VeryNastyStories. « On ne rigolait plus avec les règles : on les suivait. Du coup, Scary Movie apparaissait un peu comme l’oncle bourré au repas de famille. »
À l’ombre de cette nouvelle sobriété, l’humour gras du spoof movie vieillit mal, et ses blagues plus que grivoises ne passent plus. #MeToo et le renouveau féministe révèlent le sexisme latent de ces productions (les scènes d’agressions sexuelles sont pléthores dans les Scary Movies), ainsi que leur homophobie et leur transphobie assumées (qui se voient notamment dans le traitement du personnage de Ray, incarné par Shawn Wayans). « L’humour des années 2000 était hyper violent pour toutes les minorités », remarque VeryNastyStories. « Mais il n’a pas duré si longtemps que ça. À un moment, le public s’est dit : OK, on a bien rigolé, mais là, stop. » En 2013, l’échec commercial du cinquième Scary Movie (qui n’est d’ailleurs même plus écrit par les frères Wayans) sonne le glas de la frénésie spoof : la fête est finie, et c’est peut-être mieux comme ça.
UN COME-BACK RISQUÉ
Néanmoins, la mode est un éternel recommencement : après une décennie de films horrifiques à la sauce auteur, le public a de nouveau faim de divertissement, en témoigne le retour des sagas spectaculaires comme Destination finale ou Chucky. « On arrive de nouveau à la fin d’un cycle, et on commence à avoir fait le tour de l’elevated horror », décortique VeryNastyStories. « Ça se voit avec les films qui sont en train de marcher actuellement, comme Obsession, qui est un peu plus crazy que ce qu’on voyait jusque-là. » Surfant sur la mode des reboots et sur le retour d’un cinéma de genre plus décomplexé, les frères Wayans en ont profité pour ressusciter Scary Movie – un choix qui, à première vue, peut s’avérer risqué, car le sixième épisode de la saga sort dans un monde bien différent de celui qui l’a vu naître. Les boutades scatophiles et l’humour gras des Wayans peuvent-ils encore séduire les spectateur·ice·s ?

« Ça me paraît beaucoup plus compliqué en 2026 qu’en 2000 », admet VeryNastyStories. « Il y a des blagues qu’on ne ferait plus maintenant, et qu’on ne veut plus voir. Personne n’a envie de se sentir insulté devant le film. » Heureusement pour nous, il n’y a pas que la société qui a fait du chemin : les frères Wayans aussi. Ces dernières années, Marlon Wayans s’est ainsi sensibilisé aux questionnements queer, après que son fils aîné, Kai, a amorcé une transition de genre, un événement qui l’a forcé à reconsidérer sa vision du monde. « En tant que parent, [je suis] passé de l’ignorance et du déni à l’acceptation complète et à l’amour inconditionnel », expliquait-il au micro du podcast The Breakfast Club en 2023. Cette évolution se retrouve dans la façon dont la question de la transidentité est traitée dans le nouveau Scary Movie qui, tout en envoyant des tacles à la jeune communauté LGBTQ+, n’hésite pas non plus à se fâcher contre les personnages qui mégenrent les autres.
Ce revirement prouve surtout que les Wayans – qui signent le scénario original de Scary Movie pour la première fois depuis 2003 – ont pris conscience du fait que leur public n’était peut-être plus tout à fait le même. « Il faut prendre en compte le fait que la comédie a changé, pas juste l’horreur, mais les films, les spectateurs et le monde », remarquaient-ils dans une interview pour Entertainment Weekly. « Une façon de le reconnaître, c’est de faire de cet écart générationnel un sujet de conversation. Nous avons construit le film pour pouvoir parler de tout ça. »
LE POUVOIR POLITIQUE DU SPOOF
Bien que l’on puisse s’inquiéter du retour de l’humour scabreux – les frères Wayans ayant par ailleurs admis ne s’être « rien refusé » et avoir « offensé tout le monde à parts égales » dans leur nouvel opus –, par des temps aussi troublés que les nôtres, le retour de Scary Movie est aussi l’occasion de se rappeler que, loin d’être simplement déjanté, le spoof movie a également une portée politique. « Ce qui est intéressant, c’est que souvent, les films les plus cons sont aussi beaucoup plus hard avec la société que le cinéma traditionnel et engagé », sourit Claude Gaillard.
Ainsi, si les premiers Scary Movies assumaient ouvertement leur côté obscène, force est de constater qu’ils ne faisaient souvent qu’expliciter l’hypersexualisation tacite des personnages féminins horrifiques de l’époque, ou l’hypocrisie de certaines institutions – la police, l’école, l’Église, habituellement tue à l’écran. Pour VeryNastyStories, le pouvoir contestataire des Scary Movies est ainsi indéniable. « Le film a une importance politique un peu trop sous-estimée », note-t-il. « Il marque aussi la réappropriation par les Afro-Américains des films d’horreur et du slasher, qui était très blanc. »
Et bonne nouvelle : ce point de vue se retrouve dans le dernier épisode imaginé par les frères Wayans qui, plus que jamais, rendent hommage à la culture noire-américaine, tout en envoyant des piques bien senties à l’industrie hollywoodienne et à l’extrême droite. « Les Blancs sont de nouveau bizarres », lâche Shorty, tandis que le film parodie le racisme de C-News (rebaptisé « Fake News ») ou des Républicains, dont Cindy fait désormais partie. « Déjà, juste amener ça dans une période où on est en train de vivre le deuxième mandat de Trump, ça a une portée assez puissante », souligne VeryNastyStories. Si toutes les blagues ne prennent pas, à l’heure où la liberté de la presse est plus que jamais menacée, l’irrévérence malpolie de Scary Movie prouve donc que la satire a encore de beaux jours devant elle, et qu’elle est sans aucun doute plus nécessaire que jamais.
