Cristian Mungiu : « Toute cette histoire encapsule le conflit le plus irréconciliable de notre société contemporaine. »

Avec « Fjord », le cinéaste roumain Cristian Mungiu, déjà lauréat d’une Palme d’or en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », plonge dans la froideur d’un village norvégien pour raconter l’opposition entre un couple de parents très pieux accusés d’avoir maltraité leurs enfants et une société nordique aux valeurs plus progressistes qui va chercher à protéger lesdits enfants. Il en résulte un film épatant sur les polarisations contemporaines, avec les stars internationales Sebastian Stan et Renate Reinsve, dont le réalisateur nous parle ici.


fjord

Quelle est la première image de Fjord qui vous est venue ?

Disons que ce n’est pas ma manière à moi d’avancer dans un scénario. Je suis toujours au départ intéressé par une histoire préexistante et je commence par essayer de comprendre de quoi elle peut parler. Je ne cherche donc pas au début les images que le film génère mais, dans le cas de Fjord, je me demandais par exemple depuis le début – que les parents soient coupables ou non – comment se passait la première soirée après que les enfants ont été enlevés. Qu’est-ce que tu dis à ta femme ? Comment tu passes la nuit ? Qu’est-ce qui se passe les jours suivants ? Si tu es parent, tu comprends que même si tu considères que tu as fait des erreurs, tu ressens une douleur extraordinaire quand on t’enlève tes enfants. Et moi j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce couple de parents et je me suis demandé quelle était la limite à partir de laquelle on peut choisir ce qui est mieux dans l’intérêt des parents et des enfants. J’ai commencé cette sorte d’enquête et plus tard j’ai commencé à y associer beaucoup d’images, à chercher celles qui sont les plus compliquées dans le cinéma. Des images qui expriment des choses abstraites. Comment montrer la douleur ? Comment montrer l’affection ? Comment montrer la tolérance ? Comment montrer cette sorte de tremblement de terre qui émerge dans une société quand on cache les problèmes. Et c’est comme ça que je suis parvenu à la fin à cette idée d’avalanche qui se déclenche dans le film pour dire que, bien que l’équilibre soit toujours très précaire et les eaux toujours très calmes, si on n’amène pas un problème dans l’espace public pour essayer de trouver des solutions, cela va se retourner contre toi.

Et comment avez-vous été amené à choisir précisément ce sujet et cette histoire située en Norvège ? Il semble que vous ayez au départ fait des recherches concernant plusieurs cas réels de polarisations…

Je ne savais pas que je ferais un jour un film sur ce sujet. Mais il se trouve que je continue à beaucoup lire la presse, car j’ai commencé comme journaliste quand j’étais jeune et ça m’intéresse beaucoup de voir quels sont les grands sujets d’intérêt public et les faits de société. Je suis ainsi parti d’une affaire réelle qui a divisé la société roumaine en deux camps. Et c’est pourquoi l’histoire se passe finalement en Norvège puisque c’est une affaire qui a effectivement opposé une famille roumano-norvégienne et les autorités norvégiennes. J’ai essayé de lire tous les articles à ce sujet et j’ai vu qu’il y avait une sorte de modèle qui se répétait et qui ne concernait pas seulement la Roumanie. Il y avait beaucoup de familles venues d’Europe de l’Est mais aussi d’Asie, d’Inde ou d’Afrique qui se retrouvaient en conflit pas seulement avec la Norvège, mais avec la plupart des pays du Nord, où la législation est très dure avec les parents qui sont violents d’un côté, mais aussi avec les parents qui n’appliquent simplement pas toutes les valeurs de ces sociétés où ils ont décidé d’enlever leurs enfants.

Ces questionnements semblent en effet dépasser le simple cas de ces personnages roumains et norvégiens et prendre une dimension plus internationale et universelle. Le simple fait que quatre langues soient parlées dans le film (le roumain, le norvégien, mais aussi l’anglais et le suédois) participe à cette résonance…

Oui, quand j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet, il y avait par exemple aux États-Unis une vie démocratique assez respectueuse des droits des minorités. Et on avait l’impression que ça ne pouvait pas changer. Mais quasiment dix ans plus tard, nous voilà avec ce contre-mouvement MAGA. Quand il a commencé, je me suis demandé si ces conflits entre les conservateurs et les progressistes avaient eu un impact sur l’évolution politique du monde. Peut-être que les mesures prises par l’extrême gauche, même si elles sont bien intentionnées, n’ont pas toutes su réduire les différences et restaurer l’égalité sociale, mais que certaines d’entre elles ont par contre fini par amener Donald Trump au pouvoir et par générer des contre-réactions conservatrices horribles. Et j’ai compris que toute cette histoire encapsule le conflit le plus irréconciliable de notre société contemporaine. Si ta façon de penser exclut tous les autres et que tu penses que c’est uniquement toi qui détiens la vérité, peu importe que tes idées soient de droite ou de gauche, tu finis par avoir une vision du monde qui n’est ni raisonnable ni négociable. Et c’est pourquoi nous nous retrouvons maintenant dans ce moment où nous devons chercher une solution pour réparer un peu nos sociétés qui sont divisées, radicalisées et partagées en deux, et où très peu de gens essaient d’avoir un dialogue. Nous avons fini par avoir une série de monologues où chacun considère l’autre comme irrationnel et où ce serait à la limite bien si on pouvait l’éliminer. La violence aujourd’hui est énorme dans nos sociétés, on ne peut pas continuer comme ça. Et je me suis dit que ce n’était pas la peine de faire un nouveau film sur la nécessité de tolérance dans un pays conservateur, mais qu’il serait intéressant de voir si on peut appeler à la conscience des gens qui vivent justement dans une société plutôt avancée et éduquée, pour leur demander s’ils sont conscients qu’il vaut mieux essayer de convaincre ses opposants avec des arguments plutôt que de leur imposer des valeurs. Car même si tes valeurs sont bonnes, cela ne mène nulle part de passer en force. Les gens ne changent pas d’avis si on les force, et cela demande évidemment de grands efforts de conviction.

Si le film est un drame psychologique âpre, vous parvenez à y insuffler des émotions fortes et à générer des sentiments d’identification aux personnages. Est-ce notamment pour cela que vous avez fait appel à deux stars internationales, Sebastian Stan et Renate Reinsve ?


Je dirais que ces stars sont dans le film pour une raison plutôt économique. Je ne pouvais pas tourner ce film en Norvège, qui est un pays vraiment très cher, sans avoir de stars. Ce sont elles qui m’ont permis de réunir un budget pour tourner Fjord. Mais je continue selon moi à faire le même type de cinéma et à épouser les mêmes principes de mise en scène que dans mes films précédents comme R.M.N ou Au-delà des collines, même si la perception du public va forcément être différente grâce au star-system. Et moi j’essaie par ailleurs toujours, par rapport à la cinématographie roumaine, de faire tourner des comédiens d’origine roumaine qui ont fait une carrière dans une autre langue et une autre cinématographie, mais qui peuvent encore parler le roumain. J’ai travaillé par exemple avec Anamaria Vartolomei [pour le film Traffic, de Teodora Ana Mihai, dont Cristian Mungiu a écrit le scénario, ndlr] et je voulais aussi travailler depuis longtemps avec Sebastian Stan [acteur roumano-américain né en Roumanie avant de partir vivre à New York à l’adolescence puis de faire une carrière hollywoodienne, ndlr].

Nous avons essayé de chercher un projet ensemble il y a une dizaine d’années, mais ce n’est pas simple. Lui, il fait des films Marvel, et moi je ne sais pas ce que je fais, mais ce ne sont pas des films Marvel ! Et on est finalement arrivés à ce moment où je lui ai dit que j’avais une histoire au milieu de laquelle on pourrait se rencontrer. Je lui ai envoyé trois pages préparatoires et il a dit oui. Et pour une fois, j’ai donc écrit un scénario avec un comédien précis en tête. Mais il y a une grande différence entre le personnage de Fjord et Sebastian quand il joue dans Captain America. Je lui ai donc dit qu’il fallait faire un petit changement physique pour qu’il entre mieux dans son personnage, qui est un homme humble, qui a reçu une éducation dans un pays communiste, qui est très religieux et qui sent qu’il y a toujours une divinité plus forte que lui ; et j’ai donc décidé que ça allait l’aider de se raser la tête et de perdre ses cheveux. Il ne ressemble pas du tout à son look habituel. Et de la même manière, en arrivant en Norvège, je voulais rencontrer Renate Reinsve, qui est une actrice qui a beaucoup d’intuition. J’ai lu avec elle le scénario en envisageant plusieurs personnages du film. Et le fait qu’elle et Sebastian avaient déjà joué ensemble avant [dans A Different Man, de Aaron Schimberg, ndlr] nous a aidés. Vu leurs agendas très remplis, nous avons eu très peu de temps pour les répétitions, mais comme ils se connaissaient bien, cela a permis d’enchaîner tout de suite et de passer assez vite au tournage.

Au bout du compte, le film donne-t-il vraiment selon vous une solution et un espoir concernant les questions de polarisation ?

C’est là qu’il me faut dire quelque chose sur les enfants du film. J’ai cherché dans Fjord à trouver une sorte d’équilibre entre les arguments de chacune des parties impliquées, car le film ne parle pas du tout d’un conflit entre la Roumanie et la Norvège, mais d’une difficulté à partager la même société entre les conservateurs et les progressistes. Et l’espoir vient comme toujours avec les enfants. Ils sont davantage capables que les adultes parce qu’ils ressentent beaucoup d’affection pour les autres, ce qui n’est pas tout à fait rationnel mais ce qui les rend plus tolérants. Mais en même temps, ce n’est pas raisonnable de leur laisser l’entière responsabilité de changer ce monde-là. On doit faire tout ce qu’on peut avant de transmettre aux générations futures un monde qui serait irréparable. Les enfants sont plus ouverts au changement, mais ils sont en même temps enlevés par ces adultes et ils voient quand il y a des contradictions entre les paroles et les actes des parents. Les adultes doivent faire un effort. Si on veut voir un changement dans la société, on doit peut-être commencer par laisser les enfants plus libres et ne pas leur inoculer toutes les opinions très radicales que nous avons en tant qu’adultes sur la société d’aujourd’hui.

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