Bernard-Marie Koltès, portrait d’un fantôme au présent

Le dernier film de Claire Denis, « Le Cri des gardes », a réveillé un fantôme. Celui du dramaturge Bernard-Marie Koltès, grand nom du théâtre français des années 1980, fauché au sommet de sa carrière par la maladie du sida, le 15 avril 1989. Plus qu’un homme de lettres à l’écriture inimitable, aux tirades incisives et profuses, Koltès, ou « BLK », aura offert au répertoire un théâtre unique et visionnaire, tourné vers les marges de la société ainsi que vers ses minorités, ouvert aux rencontres et au dialogue avec les autres arts.


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Bernard-Marie Koltès, comme une étoile filante 1948-1989 de François Koltès © Images de la culture

Ami intime et compagnon de route de Koltès, le comédien Isaach de Bankolé (Alboury dans Le Cri des gardes, cet homme à la dignité calme et incorruptible qui vient réclamer au directeur d’un chantier d’Afrique de l’Ouest, joué par Matt Dillon, le corps de son frère ouvrier mort au travail) a plusieurs fois fait le récit de sa rencontre avec le dramaturge. Il lui est apparu, sans crier gare, à deux heures du matin dans une boîte de nuit du 18ème arrondissement. On imagine mal présentation plus « koltesienne », ombre surgissant au cœur de cette nuit qui sera le lieu privilégié de tant de ses pièces (La Nuit juste avant les forêts, 1977 ; Quai Ouest, 1985) et dont Claire Denis saura retranscrire dans son adaptation toute la profondeur habitée.

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Isaach de Bankolé dans Le Cri des gardes de Claire Denis

Car cette pénombre qui s’abat sur le village en préfabriqués du Cri des gardes, où les blancs se terrent comme en prison derrière des barbelés et des miradors, résonne comme un écho direct à la solitude nocturne du jeune Koltès muré au fond du dortoir de son pensionnat lorrain. Décor et refuge de ses premiers écrits, lui inspirant des lettres déchirantes postées à sa mère, dont il supportait mal l’éloignement.

Peut-on situer l’origine de l’écriture si particulière de Koltès, au temps de cette enfance solitaire et sans attaches ? Très certainement. Fils d’une famille de militaires, BMK nait en 1948 et grandit à Metz dans un milieu baigné dans la tradition catholique, qui le marquera durablement. C’est d’abord vers la musique classique que semblent le diriger ses prédispositions artistiques. Mais le voyage, d’abord, la découverte des paysages états-uniens et canadiens, puis la naissance de son engagement politique devant les violences commises à l’encontre les maghrébins dans l’Hexagone et en Algérie, le poussent vers un art plus directement en prise avec son époque, dont l’écriture, après un passage express par le Parti Communiste, semble le débouché immédiat.

Il ne fait aucun doute que la découverte de son homosexualité a également joué un rôle, que ce soit dans le choix tant réfléchi que subi d’une vie d’écriture – c’est-à-dire largement retirée du monde – et dans la sensibilité particulière qu’il développe vis-à-vis des étrangers, des marginaux, des laissés pour compte, addicts et dealers, travailleurs et travailleuses du sexe, et tous les exclus du corps social et de sa norme.

C’est ce regard légèrement en retrait, et son goût insatiable à toujours aller voir ailleurs, à prendre la tangente, qui ont permis à Koltès de voir avant les autres les signes avant-coureurs d’un monde en pleine mutation. C’est ainsi que Quai Ouest figure le basculement d’un capitalisme d’après-guerre vers un libéralisme sauvage et dérégulé . Le metteur en scène Ludovic Lagarde (Fairy Queen, 2004 ; Un nid pour quoi faire, 2010…) rappelait en 2022 au micro de France Culture (dans l’émission La Grande Table) que le « Pier 52 », ce hangar désaffecté qui accueillait tous les « perdants » abandonnés du système, et qui avait inspiré à BMK le décor de sa pièce, fut détruit par la mairie de New-York en même temps que se construisait, à quelques blocs de là, la Trump Tower.

C’est cette grande prescience, mêlée à la certitude d’une mort prochaine rappelée à chaque instant par l’avancée inéluctable de la maladie, qui devait pousser Koltès, à la fin de sa vie, vers des horizons inexplorés. C’est ainsi qu’il mettra un terme abrupt à sa collaboration mythique avec Patrice Chéreau et le théâtre de Nanterre-Amandiers, qui avait accueilli toutes ses pièces depuis La Nuit juste avant les forêts. Où l’aurait porté son art après Roberto Zucco, son ultime œuvre, peut-être la plus vertigineuse ?

Une certitude est que dans les dernières années de sa vie, Koltès s’intéresse au cinéma. Claire Denis, qui a rencontré le dramaturge par l’intermédiaire d’Isaach de Bankolé qui venait de jouer dans son premier film Chocolat (1987) et qui demeurera intimement lié à son œuvre de réalisatrice, s’est souvenue à l’occasion d’une présentation du Cri des gardes au mk2 Odéon, de l’un de ses derniers voyages au Portugal. Koltès était venu, curieux, pensant qu’elle y tournait un film, alors qu’elle écrivait juste un scénario.

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On pourrait voir son film comme celui que BLK n’a pas eu le temps de voir. Un film qui, quarante ans plus tard, porte entre chaque plan le souvenir d’une époque, sans camoufler pour autant les signes de son éloignement : ces rides sur le visage d’Isaach de Bankolé, mais aussi de Matt Dillon, survivants de ce monde englouti, radical et avant-gardiste, à l’ombre des « golden eighties ».