Paul Thomas Anderson, un motif après l’autre

Enfin récompensé aux Oscars pour son dixième film ( « Une bataille après l’autre » ayant reçu les statuettes du Meilleur film et de la Meilleure réalisation), Paul Thomas Anderson savoure la consécration de trente brillantes années de carrière. L’occasion d’un retour en 5 motifs récurrents sur une des plus belles filmographies du cinéma américain contemporain.


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Boogie Nights de Paul Thomas Anderson (1998)

La frénésie musicale

Dans Boogie Nights, Paul Thomas Anderson mettait en scène la frénésie de l’industrie pornographique des années 1970 à travers des scènes de fêtes remplies de tubes musicaux (You Sexy Thing de Hot Chocolate, Fooled Around And Fell In Love d’Elvin Bishop…) avant que les années 1980 ne plongent la joyeuse troupe dans la déprime. Dans Magnolia, l’enchaînement incessant de chansons entraînantes (signées Harry Nilsson, Aimee Mann ou Supertramp) épouse les emballements émotionnels de personnages aux névroses multiples, tandis que Licorice Pizza montre une jeunesse californienne de 1973 qui écoute des musiques libératrices pour échapper à la sinistrose (le titre du film fait référence à un disquaire de Los Angeles et au souvenir des disques vinyles). Enfin, dans Une bataille après l’autrela musique survoltée de Jonny Greenwood parcourt tout le film pour illustrer combien l’enthousiasme collectif d’un mouvement politique révolutionnaire donne ensuite lieu à une brutale gueule de bois après l’éclatement du groupe et le passage du temps. 

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Magnolia de Paul Thomas Anderson (2000)

Gourous et sectes

Dans The Master, Philip Seymour Hoffman joue un inquiétant gourou des années 1950 (personnage qu’on a dit inspiré du créateur de la Scientologie) tandis qu’Inherent Vice, récit psychédélique et paranoïaque avec Joaquin Phoenix, montrait la prolifération de mouvements sectaires dans la Californie de 1970. Et d’autres gourous spirituels habitent le cinéma de Paul Thomas Anderson puisque Tom Cruise interprétait dans Magnolia Frank T. J. Mackey, un obsédé sexuel misogyne qui organise des séminaires mégalomanes où il prodigue des conseils de séduction à des adeptes fanatisés. Dans There Will Be Blood, le pasteur joué par Paul Dano rappelait à nouveau la méfiance que semble nourrir Paul Thomas Anderson envers les figures de prophètes et de bonimenteurs qui promettent la pluie et le beau temps. Enfin, dans Une bataille après l’autre, une société secrète de suprémacistes blancs nommée Le Club des Aventuriers de Noël provoque elle aussi de violents remous et souligne comment les idéologies sectaires ne font qu’engendrer le désespoir, la mort et le chaos. 

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Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson (2025)

La voiture comme espace de protection

Durant la spectaculaire séquence de pluie de grenouilles de Magnolia, la voiture constitue un des seuls lieux permettant de s’abriter du violent déluge. Dans Phantom Thread, c’est quand il conduit son élégante voiture à travers les routes de la campagne anglaise que le rigide couturier joué par Daniel Day-Lewis peut décompresser. Il va ainsi rencontrer Alma, serveuse dans un salon de thé, et le premier trajet qui extirpe le futur couple de ce lieu guindé se fait en automobile, l’habitacle de la voiture apparaissant comme un espace confortable qui permet de se frayer à toute vitesse un chemin de métamorphose existentielle. Ce mythe de la voiture se retrouve dans Une bataille après l’autre, où la course-poursuite finale sur une route vallonnée exhibe trois personnages au volant de trois voitures ; chacun observe l’horizon en exprimant un rapport au monde différent, entre le tueur suprémaciste froid et sûr de lui, le père désorganisé mais aimant joué par Leonardo DiCaprio et la jeune femme, jouée par Chase Infiniti, poussée à bout et amenée durant cette poursuite automobile à s’affranchir de ses entraves familiales et des secrets entourant son identité. 

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Punch-Drunk Love de Paul Thomas Anderson (2003)

Des silences mystiques

Face à des communautés mises à mal par l’individualisme, Paul Thomas Anderson met logiquement en scène bon nombre de personnages solitaires qu’il aime isoler au sein de plans à la composition virtuose. « Je peux rester seul encore une minute ?» demandait le personnage de Mark Wahlberg dans Boogie Nights avant de tourner sa première scène d’acteur pornographique. Ce besoin de calme avant la tempête se manifeste aussi dans Punch-Drunk Love, où le personnage joué par Adam Sandler est caractérisé par sa timidité extrême et son travail répétitif. La mise en scène ne cessait de montrer l’enfermement de cet homme dans des silences tétanisants et des décors trop grands jusqu’à ce qu’une rencontre amoureuse vienne tout changer. Un silence quasi religieux habitait également pendant de longues minutes l’ouverture de There Will Be Blood où le héros solitaire fait de la prospection au fond d’une mine. Et dans Phantom Thread, le même Daniel Day-Lewis joue un couturier souvent montré dans le silence de son atelier, le calme étant une condition nécessaire pour trouver l’inspiration créatrice. Le personnage continue à goûter au repos lors d’un sublime plan où il contemple en silence une vaste montagne enneigée. 

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There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson (2008)

Une violence sanglante et apocalyptique

Retraçant à travers son œuvre protéiforme une Histoire des États-Unis, Paul Thomas Anderson dépeint en toute logique les excès de violence qui y sévissent. La soirée du nouvel an 1980 dans Boogie Nights se terminait ainsi par un meurtre sanglant. Le combat final de There Will Be Blood dépeint la barbarie de la lutte économique et de l’appât de l’argent au début du vingtième siècle. Sans oublier la fin d’Une bataille après l’autre, signe que la violence la plus cruelle continue de sévir en Amérique même derrière la politesse de façade.