DIVINE GANG · Harry Lighton : « J’ai toujours été intéressé par les sexualités dissidentes »

Divine (1945-1988), c’était une drag-queen incendiaire, icône du cinéma de John Waters. Chaque mois, notre journaliste part à la rencontre d’artistes qui perpétuent son esprit trash, camp, féroce et glam. Aujourd’hui, il se penche sur l’auteur du dément « Pillion » (en salles le 4 mars, lire p. 75), le cinéaste britannique nous parle de ce qui secache dans le petit cœur tendre de ses motards queer BDSM.


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Photographie : Julien Liénard pourTROISCOULEURS

Le zip de sa fermeture Éclair qui descend doucement, sa tenue en cuir qui luit dans la nuit, ses épaules qui se déploient, et son regard droit, sévère, opaque… Pour le pas farouche Colin (Harry Melling), le biker Ray (Alexander Skarsgård) est le fantasme ultime. Chacune de ses apparitions tient du cérémonial – on pense à l’ouverture de Scorpio Rising (1963), dans laquelle un autre biker blond se prépare à sortir, enfilant son Perfecto et ses bagues à tête de mort, célébrés comme des reliques par la caméra de Kenneth Anger. « Je voulais updater cette image du biker, que le dessinateur Tom of Finland a aussi exaltée. Ray porte des tenues plus sportives, plus élancées, son cuir n’est pas noir mais bleu et crème. Ça ressemble plus aux pièces fétichisées aujourd’hui », raconte Harry Lighton, qui insuffle également une grande fluidité à son gang de motards queer.

Avant Pillion, le réalisateur de 33 ans a signé plusieurs courts métrages, dont certains déjà kinky. « Mon tout premier film, Sunday Morning Coming Down, explorait les glory holes. J’ai toujours été intéressé par les sexualités dissidentes. Et je trouve la représentation du sexe fascinante en termes de dynamiques de pouvoir qui créent elles-mêmes énormément de fiction. » Justement, son premier long métrage traite de la manière dont on peut s’ajuster. « Toute ma vie, j’ai tenté de trouver l’équilibre entre la part normie de ma vie et mes désirs », confie-t-il.

Comment, alors, revendiquer votre lourde chaîne avec un cadenas autour du cou quand vous présentez votre dom top aux repas de famille ? Ou, plus simplement, comment dialoguer avec votre partenaire, formuler clairement, toujours renégocier ce dont vous avez envie ? « Colin dit à Ray : “Tu peux faire ce que tu veux de moi.” C’est lui qui est à l’initiative, lui qui demande un deuxième rendez-vous. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer ce qu’il y a entre ce consentement formulé et la réalité de ses émotions qui évoluent, se déplacent. » Au fil du film, Colin devient de plus en plus un vrai power soumis – comme lorsqu’il demande un jour de pause hebdo, où les deux amants abandonneraient la rigidité de leur rôle. Le fantasme autour de Ray, lui, tend plutôt à se dissoudre. « Au début du film, les plans sur Ray sont plus stylisés, plus sexualisés. Puis il est présenté sous des angles moins flatteurs, on montre ses imperfections – sur son corps, mais aussi dans la performance qu’il donne de lui-même. Le regard que Colin porte sur Ray se transforme progressivement, il se fonde davantage sur une quête d’intimité émotionnelle que sur le désir. Je voulais cartographier l’évolution de ce regard. »

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Le cinéaste a découvert la subculture des bikers gays, avec qui il a passé du temps, après avoir lu le livre dont est inspiré Pillion (Box Hill. A Story of Low-Self Esteem d’Adam Mars-Jones, paru en 2020). « Si je voulais qu’il y ait d’autres bikers dans le film, c’est parce que Ray n’est pas un modèle de dominant éthique. Après une orgie, on voit les autres bikers pratiquer l’after care, câliner leur pillion [passager sur une moto, terme employé pour désigner un soumis, ndlr.] Ray, lui, a très nettement établi ses propres règles, plutôt que de se renseigner sur les principes du BDSM éthique. » Finalement, c’est Ray qui, à force de ne pas communiquer, voit Colin s’émanciper et réaliser ses désirs.

Pillion de Harry Lighton, Memento (1 h 47), sortie le 4 mars.