
Une plage artificielle bondée de baigneurs barbotant sous un ciel azur en trompe-l’œil. Saisi en 1996 au Seagaia Ocean Dome de Miyazaki, au Japon, c’est l’un des clichés les plus emblématiques du photographe anglais. À travers cette seule image transparaît son regard malicieux sur notre civilisation, bercée par l’illusion du progrès.
Né en 1952 à Epsom, dans la banlieue de Londres, Martin Parr reçoit son premier appareil Kodak des mains de son grand-père, photographe amateur qui lui transmet sa passion. Il fait ses études à l’École polytechnique de Manchester et entame sa carrière dans les années 1970, sous l’influence du photographe Tony Ray-Jones et des protocoles de l’art conceptuel. Dès ses premiers pas dans la photographie, il développe un regard d’anthropologue attentif au détail incongru et à l’excentricité ordinaire. Ses tirages prennent la forme de séries, axées systématiquement sur un lieu et un sujet précis, en écho à la métamorphose du paysage social.
Avec ses airs de Monsieur Tout-le-Monde, Parr passe inaperçu et se faufile partout, appareil photo autour du cou et sandales aux pieds comme un touriste lambda. En immersion, mais au regard distancié, il saisit à la volée le théâtre du quotidien. Seuls le cadrage rapproché – parfois à l’objectif macro – et les couleurs acidulées en renforcent l’aspect cocasse ou pittoresque. Une méthode qui suscite à l’époque la controverse, la pellicule couleur et le flash étant jusque-là cantonnés à la publicité.
Consumerisme globalise
On aurait toutefois tort de n’en retenir que la dimension satirique – et cette exposition posthume a le mérite de remettre les pendules à l’heure. Alors que Parr y séjourne au début des années 1980, l’Irlande subit le déclin industriel. Il capture des carcasses d’automobiles Morris Minor au cœur de paysages désolés, métaphore d’une classe ouvrière laminée par le thatchérisme.

D’autres séries en noir et blanc, en particulier Bad Weather (1982), sont tout autant empreintes de gravité et d’une forte charge politique. Et lorsqu’il s’attache à la working class en villégiature dans la station balnéaire de New Brighton, près de Liverpool (The Last Resort, 1986), c’est avec la volonté de rendre compte d’une réalité pas si rose qu’il n’y paraît. Solitude des couples au restaurant, joie forcée, retraite précaire dilapidée dans les machines à sous… Derrière l’insouciance apparente affleurent la morosité et les turpitudes de l’existence.
Alors que le photographe est au faîte de sa gloire, ses sujets de prédilection épousent l’essor de la société des loisirs, concomitant de celui de la middle class. Qu’elle dévore une glace, brandisse une perche à selfie ou pousse un Caddie dans un supermarché, la petite bourgeoisie britannique est source inépuisable d’inspiration. Dans les séries Small World (1996), Common Sense (1999) et Think of England (2000), il dissèque ses comportements grégaires et consuméristes sous toutes leurs formes, du tourisme de masse à la junk food industrielle. Son champ d’investigation suit la courbe du capitalisme globalisé, avec ses écarts de classe grandissants.

De son tour du monde des plages estivales (Life’s a Beach, 2012), il rapporte des images hautes en couleur qui prêtent souvent à rire. Il n’épargne pas non plus la jet-set (Luxe, 2009) et le monde de la mode (Fashion Faux Parr, 2024) dont il fige sur le tard les postures grotesques et les signes extérieurs de richesse. Longtemps boudé par l’establishment pour son humour caustique, Parr anticipa pourtant de plusieurs décennies les ravages de la mondialisation, tant sociaux qu’écologiques.
Après plusieurs candidatures infructueuses, il finit par être adoubé par l’agence Magnum Photos en 1994, dont il prend la direction de 2013 à 2017. Auteur de plus d’une centaine d’ouvrages, il fut lui-même un collectionneur compulsif de livres de photos et de bibelots kitsch. Afin de préserver le patrimoine photographique des îles britanniques, il fonde en 2017 la Martin Parr Foundation à Bristol, où il avait élu domicile. Peu disert sur la menace de l’intelligence artificielle, l’artiste plia le game en une phrase des plus laconiques : « La seule façon de faire une photo de Parr, c’est d’être Parr. »
« Martin Parr. Global warning », au Jeu de Paume, jusqu’au 24 mai.