
La sonnerie retentit, les rires résonnent, le bruit de courses effrénées vibre dans l’air, une voix appelle au silence : nous voilà de retour à l’école, un sentiment qui ne nous quittera pas pendant les cinquante-trois prochaines minutes. Plus précisément, nous sommes à la maternelle publique Popincourt, dans le 11ème arrondissement parisien. L’institution, classée REP (« réseau d’éducation prioritaire »), accueille, en cette année scolaire 2023/2024, le tournage d’un documentaire à hauteur d’enfant, Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?, qui n’est pas sans rappeler Récréation de Claire Simon ou Être et avoir de Nicolas Philibert – avec, en filigrane, une conscience politique plus frontale.
Derrière la caméra, on retrouve les réalisatrices Karelle Fitoussi (également journaliste) et Salma Cheddadi. Les deux femmes n’apparaissent ni ne parlent – comme presque tous les adultes du documentaire – pour laisser toute la place et la parole à ceux qu’on écoute trop peu : les enfants. Ce parti pris se renforce avec des plans filmés directement par l’un des élèves, Edgar, à l’aide de sa caméra Kidizoom. A l’heure où la SNCF ouvre des compartiments sans enfants ou que certains hôtels se vantent d’être « adults only », les deux réalisatrices choisissent, au contraire, de faire entendre leurs revendications et leurs petites voix, déjà chargées d’un monde qui les dépasse, et où les inégalités se creusent sans cesse. Si on se doute que ces désirs prennent souvent racines dans leur éducation, cela n’enlève rien à la douceur et la vivacité de leurs visions sur le monde.

Veille de Noël : Moussa annonce à ses camarades qu’il va quitter l’école. Sa famille a été déplacée dans un autre hôtel social. On regrette son départ. Avec une même conscience aiguë, on s’offusque du manque de représentation dans le jeu « Qui est-ce ? », on débat de genre et d’homoparentalité, on s’inquiète de l’état de la planète, du racisme et de la montée de l’extrême droite… Autant de questions qui participent à leur éveil citoyen et nous rappellent – à l’heure où le système éducatif se fragilise – que l’avenir de la démocratie se joue dès le plus jeune âge. Yto le formule avec une clarté désarmante : « Liberté, Égalité, Fraternité. Ça veut dire : nous sommes tous frères, nous avons tous les mêmes droits, nous sommes libres ! »

