
Ce titre, Laurent dans le vent, porte l’idée d’être un peu flottant, de se laisser porter, de se disperser. Comment ça vous guide tous les trois ?
Anton Balekdjian : Je pense que tout est parti un peu de cette idée-là : quelqu’un qui essaye de se laisser porter par un vent nouveau.
Léo Couture : Ce truc de hasard, on fonctionne pas mal avec, même si on force un peu ce hasard, parce qu’on mobilise beaucoup d’énergie quand on réalise un film. Et en même temps, on se laisse porter par ce qui arrive, ce qui se passe. On fait gaffe à garder ça. Ça a été une manière d’écrire, de repérer, de préparer le film —de le tourner un peu moins, parce que là c’est très cadré. Mais en amont, il y a eu beaucoup de liberté, un truc qui va « avec le vent ».
Matteo Eustachon : On s’est rencontrés à l’école, à la CinéFabrique à Lyon, et dès le premier jour on est devenus potes. Bosser ensemble, ça s’est fait assez naturellement parce qu’on était complémentaires : Anton en scénario, Léo en son, moi en image. Ça a commencé de manière assez naïve, en se disant « tiens, on va faire un film ». Ça s’est fait de manière instinctive.
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Anton Balekdjian : Cette manière « d’être dans le vent », c’est devenu notre façon de faire. On avait envie d’éviter un carcan rigide, de construire en fonction de l’endroit et des gens qu’on rencontrait, comme si chaque film devait trouver sa forme au fur et à mesure. Pendant notre premier long, Mourir à Ibiza, qui a été tourné en trois ans, c’était inconscient. Là, c’était plus volontaire. Dès l’écriture, on allait dans différentes vallées des Alpes en se disant : « On se laisse porter. » Sans objectif. On savait qu’on cherchait ce genre de personnages, tel genre de décor… mais c’était très vague. À la fin, on a l’impression que ce film fait le portrait de notre parcours. C’est un labyrinthe un peu absurde, mais très vivant.
Le titre, Laurent dans le vent, a presque valeur de manifeste ?
L.C. : Oui, c’est une philosophie de vie : tu acceptes ce qui arrive, tu acceptes de t’égarer, de zigzaguer, pour mieux trouver.
A.B. : C’est aussi que Laurent est un personnage qui souffre beaucoup de se sentir inutile. Le décor de la station de ski reflète bien ça : très utile pendant la moitié de l’année, très inutile la seconde. Il y a toute une réflexion sur comment le salariat, une situation capitaliste touche à la vie intime, et s’oppose à l’idée d’être « dans le vent. » Le film essaye de réfléchir là-dessus.

Dans ce côté flottant, il y a aussi l’idée de fluidité. Vous aviez envie de porter ça ?
M.E. : Oui, on trouvait ça très beau de filmer un personnage qui n’a aucune idée arrêtée.
L.C. : C’est une manière utopique de rendre compte d’une douceur possible. Une flottaison qui peut toucher au genre, même si ce n’est pas beaucoup traité dans le film, ou aux orientations sexuelles. On aimait cette manière douce d’être aux autres.
A.B. : C’est ça qui nous motive : réunir des personnages très différents, qui partagent un sentiment de solitude mêlée d’inaction, et leur rendre hommage. Le film défend aussi l’idée de communauté.
M.E. : Laurent a besoin d’être aimé. Il ne rêve que de ça, peu importe par qui, il a besoin qu’on lui donne de l’amour parce qu’il en a à donner. C’est naïf, mais c’est ce qu’on a envie de défendre.
A.B. : Que les gens s’acceptent instinctivement, se regardent, envisagent de s’aimer très vite, ça nous paraît un bon moteur de fiction.
La manière dont vous filmez chaque rencontre entre Laurent et les habitants de la station de ski est très belle, un peu étrange, un peu tâtonnante. Comment vous avez pensé ça ?
A.B. : Ce sont des personnages qu’on a très vite eus en tête : le photographe de virage, l’herboriste seule avec son fils, la vieille dame qui veut mourir… On a pioché dans plein de rencontres qu’on a faites dans les vallées des Alpes.

M.E. : Dans le film, c’est comme si tout le monde faisait des petits appels à l’aide. Et Laurent y répond.
A.B. : Les solitaires se reconnaissent instinctivement. Il n’y a pas besoin de beaucoup de mots pour sentir qu’on est deux personnes un peu en galère, face à face. Il y a quelque chose de politique là-dedans : les personnes en détresse peuvent choisir de s’entraider plutôt que de s’opposer. Nous, on écrit moins à partir du conflit qu’à partir de la coopération. Comment des personnes peuvent essayer de faire des trucs un peu fous, un peu impossibles ensemble ? C’est parfois dur à imposer dans un scénario, où le conflit est censé être la source de tout.
Pourquoi avoir choisi la montagne comme décor ?
A.B. : Aucun de nous n’a de lien avec la montagne. Ça vient d’une histoire sur laquelle on est tombé : un gars d’une cinquantaine d’années, brocanteur, qui a fait faillite avec le Covid. Il est parti deux mois dans une station de ski pour souffler… et il est resté deux ans dans un studio en haut d’une tour. Ça nous a attrapés direct. On a essayé de le rencontrer, mais impossible. On était en bas de son immeuble et il ne voulait pas sortir. On l’a quand même eu au téléphone. Ça a rencontré notre envie de parler d’un mec d’une trentaine d’années face au vertige de sa vie.

Qu’est-ce que vous avez mis de vous dans ce personnage ?
M.E. : Le comédien, on l’a rencontré après l’avoir vu dans un moyen métrage. Et je trouve que c’est un mélange de nous trois. Même physiquement, dans sa manière d’être…
A.B. : On fait souvent des films sur des gens très timides, qui ont du mal socialement. C’est un peu un exutoire pour nous. On a chacun un rapport différent à ça, mais on se rejoint sur un petit stress lié à la vie en société. Nos personnages concentrent ça de manière exacerbée. On aime filmer des situations gênantes, et comment ils les dépassent. Alors qu’au début, tu te dis : « Ils ne vont jamais y arriver. » Et ils s’en sortent. Ça nous fait plaisir de se dire : allez, quoi qu’il arrive, ça va être possible.
Laurent dans le vent de Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, Arizona Films (1 h 50), en salles le 31 décembre