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Jia Zhang-ke : le grand entretien

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Comme dans Au-delà  des montagnes, le récit se déploie sur trois époques différentes.

Cet arc temporel très long, qui débute en 2001 et se termine aujourd’hui, correspond au tournant du nouveau siècle qui a vu l’arrivée d’Internet ainsi qu’une évolution fulgurante sur le plan économique et pour ce qui concerne le système de valeurs. De manière concomitante, énormément d’éléments du passé ont été détruits. Sauf qu’on ne s’en rend pas compte au moment où tout cela a lieu ; seul le temps nous permet de faire un travail de mise à distance, de prendre conscience, d’analyser ce qui s’est passé. C’est pour ça que, dans Les Éternels, j’ai eu besoin que le récit s’étende sur dix-sept ans, pour retranscrire cette conscience des changements qui, personnellement, m’est venue petit à petit. Elle fonctionne ici comme une toile de fond et coïncide avec des moments importants, des transitions et des bouleversements dans la vie des personnages. En 2001, c’est le début de cette histoire ; en 2006, l’héroïne sort de prison et part à la recherche de son compagnon, Bing ; et dans le temps présent, elle est encore confrontée à une nouvelle problématique de taille. C’était extrêmement important pour moi de lier la grande et la petite histoire.

“Seul le temps nous permet de faire un travail de mise à distance, de prendre conscience”

Vous suivez Qiao, une héroïne discrètement puissante – elle dirige la pègre et sa vie avec beaucoup de fermeté. Est-ce que vous percevez le film comme féministe ?

Disons que c’est à mon insu que je me suis retrouvé à faire un film féministe. Au départ, j’avais en tête un récit du point de vue de ce qu’on appelle le jianghu dans la tradition chinoise, c’est-à-dire ces gens [comme des prostitué(e)s, des vagabonds ou des mafieux, ndlr] qui vivent en marge ou de façon souterraine et qui ont leur propre organisation, leur propre système de valeurs [le terme, issu des romans de cape et d’épée chinois, représente aussi, dans son sens actuel, l’aspiration du peuple à la justice, au courage et à la liberté individuelle, ndlr]. Ils sont liés par des notions de loyauté, de fidélité et par un certain nombre de rites. Pour moi, c’était un moyen de donner un point de vue critique sur la société actuelle, sur ce qu’elle impose de façon générale en matière de pouvoir, car ces sociétés souterraines sont mues par leurs propres règles. Et puis, soudain, alors que j’étais concentré sur ce point de vue, je me suis rendu compte qu’il y avait aussi celui de l’héroïne, un point de vue féminin, qui m’a semblé d’autant plus intéressant.

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Vous montrez précisément la pègre comme un milieu régi par des principes nobles, comme la loyauté et la droiture. Cela ne pose-t-il pas problème d’en montrer des aspects positifs alors que vous êtes devenu une figure politique en Chine ? [Jia Zhang-ke a été élu député de l’Assemblée nationale populaire pour sa province natale, le Shanxi, en mai 2018, ndlr.]

J’ai l’impression qu’il y a eu une incompréhension, en tout cas une méprise, autour de mon élection. Même si je suis aujourd’hui député, même si ça me confère un certain pouvoir, je suis loin de détenir l’entièreté des pouvoirs décisionnels à moi tout seul… Ce qui est intéressant, de mon point de vue, c’est que c’est au contraire une façon pour moi d’avoir un contrôle sur ce qui se passe dans les sphères du pouvoir, et même de formuler une certaine critique, de faire des propositions, et de faire part de mon opinion. C’est de cette façon que je le vois, et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu essayer.

En fait, c’est un peu comme si trois points de vue coexistaient dans mon film : celui de la pègre, celui de l’héroïne, et celui des extraterrestres.

Vous avez ouvert un réseau indépendant de salles de cinéma en Chine. Comment fonctionne-t-il par rapport au gouvernement, qui exerce un fort pouvoir sur le cinéma national, notamment à travers son bureau de censure ?
Il n’y a pas de soutien ou de lien particulier avec le gouvernement. Pour l’instant, je ne fais qu’utiliser un espace pour aider au maximum le cinéma indépendant. Le gouvernement chinois soutient les blockbusters, c’est la réalité du marché. Mais il soutient aussi, c’est une évidence, les films de propagande.

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Dans Les Éternels, vous évoquez fugacement le thème des aliens, quand l’héroïne contemple le passage soudain d’une soucoupe volante dans le ciel. Est-ce une manière de symboliser les croyances, les espoirs de la Chine en pleine évolution ?

Dans une période de bouleversements en tous genres, à quoi sont occupés les gens ? Ils essayent de s’adapter aux changements, et finissent parfois par adopter des valeurs qui ne sont pas forcément celles que moi je considère comme essentielles. Intégrer cette autre dimension de l’univers, soit une échelle radicalement différente qui nous fait comprendre à quel point on est peu de chose, ça aide paradoxalement à se recentrer, à savoir ce que l’on pense. En fait, c’est un peu comme si trois points de vue coexistaient dans mon film : celui de la pègre, celui de l’héroïne, et celui des extraterrestres.

Comment avez-vous travaillé sur ce film avec votre épouse, Zhao Tao ? Comment 
avez-vous vu évoluer votre collaboration, 
alors que vous avez déjà tourné sept 
films ensemble ?

C’est important pour moi d’attendre que mon scénario soit suffisamment abouti pour en faire part à Zhao Tao. À partir de là, on entre dans une phase où l’on échange beaucoup : elle me fait part de la compréhension de son personnage – elle passe même par l’écrit pour cela –, me donne son point de vue, fait des propositions… Pour Les Éternels, elle a aussi fait un important travail de recherches documentaires, puisque c’est difficile de connaître précisément la vie et les personnalités de ces femmes qui évoluent au sein de la pègre. Elle a méticuleusement enquêté sur certains personnages historiques. On a aussi beaucoup échangé sur les costumes, elle s’est impliquée dans beaucoup de stades de la fabrication du film.

Philippe Quaisse/Pasco

Philippe Quaisse/Pasco

Votre style de cinéma a beaucoup changé depuis le début de votre carrière. Vous êtes passé d’une mise en scène dépouillée, 
voire minimaliste, à beaucoup plus de flamboyance dans les trois derniers films. 
Est-ce que ce parcours trouve un écho 
avec l’histoire de la Chine ?

Je ferais plutôt un parallèle avec mon envie 
de plus en plus pressante d’écrire des 
romans-fleuves. Cela dit, je pense que ça ne va pas durer très longtemps et que je vais revenir à autre chose. Après avoir fait Au-delà des Montagnes, j’avais encore très envie de faire un film qui couvre une grande période de l’histoire, j’avais besoin de prendre le temps. Et puis, maintenant que j’ai fait ce film-là, j’ai l’impression que, ça y est, j’ai fait ce que je voulais concernant ce travail avec le temps, que je peux passer à autre chose. Ce n’est pas encore sûr, mais c’est possible que je fasse ensuite un film d’époque dont l’action se déroulerait pendant la dynastie Qing [1644-1912, ndlr].

Depuis Au-delà des montagnes, des chansons (“Go West” de Pet Shop Boys dans ce dernier, “Y.M.C.A.” de Village People dans Les Éternels) et des scènes de danse viennent ponctuer le récit. Que représentent ces échappées ?

Il n’y a pas à chercher au-delà du fait que ce sont peut-être les deux chansons de pop music les plus célèbres parmi toutes celles que tout le monde aimait écouter dans les années 1990 et 2000. Si je n’avais pas fait mon film précédent, vous auriez sûrement entendu “Go West” dans celui-là ! Et je suis quelqu’un qui aime beaucoup la danse : je faisais du break dance quand j’étais jeune, et je passais mon temps dans les discothèques.

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