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La justice autorise la sortie du film de François Ozon

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Chose rare dans votre filmographie, vous racontez des faits réels d’une brûlante actualité.

J’ai toujours évité de faire des films sur l’actualité. Je cherche plutôt à être intemporel et je voulais ici parler de la fragilité masculine, ce qui m’a amené à découvrir les témoignages de l’association La Parole libérée [fondée en 2015 par d’anciens membres d’un groupe de scouts victimes de pédophilie, ndlr].

Touché par le récit du dénommé Alexandre, j’ai rencontré ce père de famille qui m’a donné une documentation très complète relatant sa démarche et ses échanges de mails avec le cardinal Barbarin [actuel archevêque de Lyon, dont le procès pour non-dénonciation d’agressions sexuelles de mineurs de 15 ans se tient au moment où nous bouclons ce numéro, ndlr]. J’ai ensuite rencontré d’autres victimes ainsi que leur entourage.

Tout ce travail journalistique m’a donné envie de réaliser un documentaire, mais les membres de l’association avaient été si émus en 2016 par Spotlight, et notamment par le générique de fin qui dresse la liste de tous les cas de pédophilie dans l’Église à travers le monde, que j’ai opté pour la fiction. Avant de donner au film sa forme cinématographique pure et dure, je m’étais aussi dit qu’on pourrait en faire une série.

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Vous avez suivi le procès du cardinal Barbarin, dont le jugement sera rendu début mars ?
Oui, je l’ai suivi avec attention. On peut s’étonner que le procès de Philippe Barbarin, qui concerne la non-dénonciation des actes, arrive avant le procès de Bernard Preynat, le prêtre qui est l’unique auteur de ces actes pédophiles et qui a déjà tout avoué. Mais j’étais très curieux de voir la stratégie de la défense. Les protagonistes du film sont également venus témoigner, et l’un d’eux a rappelé combien la parole avait été un moyen de reconstruction énorme pour lui. Les victimes de Preynat ont heureusement déjà fait bouger les choses, comme l’indiquent les cartons à la fin du film, mais leur combat continue. D’autant que la parole peut être aussi libératrice que destructrice. Les membres de La Parole libérée ressentent aujourd’hui à la fois de la fierté et de l’angoisse, car ils sont vraiment mis à nu par cette affaire. Ils ont d’ailleurs vu le film fin décembre et ont été bouleversés, même si ce fut étrange pour eux de se voir représentés par des acteurs.

On est frappé dans le film par la sensation de vitesse. Vous exposez d’emblée les faits, comme pour affirmer leur véracité.
Il n’y a pas dans le film de suspense par rapport aux faits, car ils sont déjà dans la presse et dans tous les témoignages que l’on peut lire sur Internet. Le suspense est par contre émotionnel. Il concerne les répercussions sur l’intimité des personnages et sur leurs familles. Comme j’avais accumulé énormément de matière sur le sujet, je voulais aller droit au but et être tout de suite dans la tension et l’action. Ce qui permettait ensuite d’adopter cette construction en effet domino, où l’on passe d’un personnage à l’autre.

Vous avez pourtant conscience que Grâce à Dieu possède une forte dimension politique ?

Je ne vais pas dire que le film n’a pas de message. On s’investit forcément quand on se frotte ainsi à l’actualité. Je montre, par exemple, à quel point des attouchements commis par des adultes sont destructeurs pour des enfants. Les flash-back soulignent cette sidération et cette incompréhension qu’on enfouit dans sa mémoire avant qu’elles ne ressurgissent des années plus tard et provoquent de grosses crises.

Moi, je reste dans ma position de cinéaste en décrivant les sentiments des personnages, mais j’espère que les gens s’empareront du film et qu’il produira des effets. Car il a régné pendant trop longtemps un silence assourdissant autour de ces questions. Et je sais que la plupart des catholiques veulent que ces problèmes de pédophilie soient enfin réglés. L’Église doit désormais prendre ses responsabilités et faire sa révolution.

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Cette construction permet aussi de varier les rythmes et les genres filmiques. Est-ce pour mieux faire circuler la parole ?

J’ai aimé les personnages que j’ai rencontrés et j’ai eu envie de les montrer comme des héros. Car leurs actes sont héroïques : c’est très compliqué de libérer sa parole quand on a 40 ans, que ce soit par rapport à ses proches, à son travail, au regard extérieur… C’est un vrai combat. Pour bien mettre les protagonistes en valeur, il fallait que je m’adapte au caractère de chacun, car ils ont tous réagi différemment. Avec Alexandre (Melvil Poupaud), on est dans un style solennel et respectueux de l’institution religieuse. Avec François (Denis Ménochet), c’est plus rentre-dedans, le film devient nerveux et son rythme s’accélère. Avec Emmanuel (Swann Arlaud), on entre dans le registre du drame social, avec davantage de souffrance et une ampleur différente.

Le thème de la libération de la parole fait également penser au mouvement #MeToo. Une séquence avec l’épouse d’Alexandre semble même y faire allusion.
La libération de la parole est un phénomène très contemporain. On assiste à de grands bouleversements concernant les abus sexuels et toutes sortes de délits cachés qui sont soudain révélés, en partie grâce aux réseaux sociaux. Tout le monde est très connecté aujourd’hui, et cette accélération de la communication imprègne d’ailleurs le film. J’ai comme tout le monde observé #MeToo, mais l’histoire de Grâce à Dieu s’attaque davantage au silence d’une institution. Cela m’intéressait de voir ici les victimes se confronter à la justice, ce qu’il n’y a pas toujours eu avec #MeToo. Quand quelqu’un dénonce quelque chose, on lui demande constamment : « Mais pourquoi tu ne l’as pas dit avant ? » Je voulais raconter comment cette délicate question de la prescription est traitée sur le plan judiciaire.

Quaisse Pasco

Le film ne se montre jamais anticlérical. Il s’interroge simplement en filigrane sur le mode de fonctionnement de l’Église.

Mes films ne sont pas là pour apporter des réponses, mais pour poser des questions. Je veux que le spectateur juge par lui-même, je n’impose rien. Quand j’ai fait Jeune & Jolie, tout était très ouvert aussi, et cela pouvait perturber.

Sauf qu’ici la cause est juste – personne n’est pour la pédophilie. Le film est donc plus facile à accepter. Je m’intéresse certes aux victimes, mais je garde un regard très objectif sur le cardinal Barbarin [interprété par François Marthouret, ndlr] et sur le père Preynat [interprété par Bernard Verley, ndlr].

Vous avez pourtant conscience que Grâce à Dieu possède une forte dimension politique ?

Je ne vais pas dire que le film n’a pas de message. On s’investit forcément quand on se frotte ainsi à l’actualité. Je montre, par exemple, à quel point des attouchements commis par des adultes sont destructeurs pour des enfants. Les flash-back soulignent cette sidération et cette incompréhension qu’on enfouit dans sa mémoire avant qu’elles ne ressurgissent des années plus tard et provoquent de grosses crises.

Moi, je reste dans ma position de cinéaste en décrivant les sentiments des personnages, mais j’espère que les gens s’empareront du film et qu’il produira des effets. Car il a régné pendant trop longtemps un silence assourdissant autour de ces questions. Et je sais que la plupart des catholiques veulent que ces problèmes de pédophilie soient enfin réglés. L’Église doit désormais prendre ses responsabilités et faire sa révolution.

©Quaisse Pasco

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