Avec ses emprunts grossiers au Spider-Man de Sam Raimi ou au Chronicle de Josh Trank, Power Rangers, en salles ce mois-ci, a tous les atours du blockbuster hollywoodien formaté. Pourtant, l’univers du film est issu de l’un des pans les plus fous et méconnus de la culture pop japonaise : le tokusatsu, un genre vieux de plus d’un demi-siècle, qui a vu naître des hordes de héros en combinaisons fluo et de monstres grimaçants.


Se pencher sur l’histoire du tokusatsu depuis l’Occident, c’est parler d’un genre sacrifié, dont les États-Unis et la France des années 1970 n’ont exploité que sporadiquement les représentants les plus embarrassants (la génération gloubi-boulga se souvient probablement avec émotion du très série Z Spectreman), et qui sera, dès la fin des années 1980, carrément phagocyté par l’intervention du producteur israélien Haim Saban. Après s’être construit un petit empire en produisant des chansons pour enfants en France, l’homme d’affaires s’installe aux États-Unis où il vend à Fox Kids un concept qui fera sa fortune: racheter à bas prix des séries japonaises de super-héros masqués et re-tourner les séquences dans lesquelles les personnages sont à visage découvert en employant de jeunes Américains. Les Power Rangers, américanisation de la série japonaise Zyuranger, sont nés, et s’apprêtent à inonder le marché occidental. Saban ne cache pas son absence totale d’estime pour ses créations hybrides. « C’est à mourir de rire  tellement c’est ridicule », déclare-t-il, dans un reportage que lui consacre M6 en avril 2000. Difficile de lui donner tort. La série enfantée par les usines Saban est une bête informe, mais qui n’est pas dépourvue d’éclat – scènes d’action décomplexées, monstres bariolés, et surtout un foisonnement d’effets spéciaux sans équivalent dans la production occidentale. Pour les millions de fans occidentaux des Power Rangers, une question s’impose: quelle est donc la provenance de ce drôle d’objet?

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TRANSMUTATION

Le tokusatsu est un genre cinématographique et surtout télévisuel racontant avec quantité de trucages les exploits de super-héros qui crient « henshin ! » (« transmutation ! ») au moment où ils revêtent leur costume, et défient les plus folles créatures comme, par exemple, un homme-étoile de mer à tête d’Adolf Hitler (dans Kamen Rider X, 1974). Le genre n’est pas né sur un écran, mais dans les kamishibai, des théâtres ambulants de marionnettes en papier dans lesquels, au début des années 1930, se construit un art du spectacle populaire dont les codes de narration et les thématiques préfigurent le tokusatsu. C’est là qu’apparaît le justicier à tête de mort Ōgon Bat, que l’on retrouvera dans plusieurs films et séries. Sa première apparition sur grand écran date de 1950 avec le film Ōgon Bat. Matenrō no Kaijin. En 1957, Spacement, l’alien déguisé en Terrien Super Giant installe définitivement le genre au cinéma avec L’Invincible Spaceman de Teruo Ishii, tandis qu’un an plus tard naît le premier super-héros cathodique du tokusatsu, Gekkō Kamen, un justicier enturbanné et équipé d’étoiles de ninja en forme de croissant de lune. Le genre prend son envol en 1966 avec la première série de tokusatsu en couleurs, Ultraman, du nom d’un être céleste qui investit le corps d’un humain pour protéger notre Terre. Pour ainsi dire inconnu en Occident, Ultraman est une institution en Asie, qui depuis sa création apparaît chaque année dans un voire plusieurs films et séries. Par bien des aspects, il est le pendant japonais de Superman. Là où l’on a souvent vu dans l’homme d’acier une figure christique, Ultraman incarne la spiritualité japonaise. Le créateur du personnage, le génie des trucages Eiji Tsuburaya, s’inspira d’ailleurs du visage du Bouddha pour créer le masque impassible de son héros. Ultraman ayant prouvé le potentiel commercial du tokusatsu, le genre va connaître dès lors une croissance exponentielle. En 1971, un autre super-héros superstar apparaît sur les écrans : le motard bionique Kamen Rider. Plus violent, il est l’œuvre de celui qui deviendra LE mangaka du genre, Shōtarō Ishinomori, homologue du Stan Lee de Marvel, qui créera à lui seul des dizaines de personnages tels Kikaider (un robot gentil qui, à ses heures perdues, pousse la chansonnette) ou encore Gorenger, le premier sentai, sous-genre du tokusatsu racontant les aventures d’un groupe de héros colorés dont descendent les Power Rangers. La boucle est bouclée.

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PERCHÉ

Genre trivial et souvent fauché, le tokusatsu n’en reste pas moins le parent des arts nobles japonais. Les interprètes des personnages masqués s’inspirent des pantomimes du kabuki et des maîtres du bunraku (une forme de théâtre de marionnettes). L’apparence des créatures pioche souvent dans le foisonnant bestiaire des yōkai, ces monstres légendaires qui hantent les brumes de l’archipel. Et les peintures expressionnistes qui ornent le faciès grimaçant des malandrins rappellent les maquillages du théâtre nō. Mais le tokusatsu révèle aussi ses propres qualités artistiques. Les équipes de production doivent résoudre une équation a priori impossible: offrir le maximum (de monstres, d’explosions, de cascades) avec un budget misérable. Les cinéastes vont donc tout miser sur l’énergie: chaque film ou épisode noie le spectateur sous un flot de mouvements qui compensent la pauvreté des décors et des costumes. Cette rapidité permet aussi d’alterner cascadeurs et maquettes, plans inversés et accélérés, pour donner l’illusion que les personnages accomplissent les prouesses les plus folles. Une tambouille frénétique qui vire parfois au grand n’importe quoi: toutes les lois terrestres semblent abolies, il n’y a plus de gravité, plus d’espace concret, pour tout dire plus de repères; juste un feu d’artifice d’actions dans lequel s’entrechoquent robots et titans monstrueux. Comme tout univers culturel au long cours, le tokusatsu a connu divers courants. Ainsi, il y a deux décennies, le genre est entré dans ce qu’il convient d’appeler une phase introspective. Le film Kamen Rider the First (2005), par exemple, a tenté une adaptation très réaliste de l’univers déluré du héros motorisé, et la série Akibaranger (du nom d’Akibara, un quartier tokyoïte prisé des geeks), n’est qu’un long commentaire sur l’histoire du genre. Pendant ce temps, en Occident, tandis que Haïm Saban poursuit son travail de sape avec le film Power Rangers (qu’il a produit), quelques artistes comme Un des adversaires colorés de Kamen Rider Guillermo del Toro ou certains designers du studio Marvel se revendiquent comme les admirateurs et légataires du tokusatsu, qui bénéficie aussi d’une visibilité sans précédent grâce à Internet. Il n’empêche que le décalage entre la riche histoire du genre et le temps qu’il lui a fallu pour s’exporter aboutit aujourd’hui à un curieux paradoxe: alors que le tokusatsu rallie de plus en plus de fans occidentaux, au Japon, il arrive en bout de course. Exploitant ad nauseam les mêmes franchises exsangues, le système semble rentrer dans une période d’hibernation créative. Nul doute qu’un créateur déluré saura bientôt nous redonner foi dans ces héros en élasthanne, ces maquettes en carton et ces monstres en caoutchouc.


«Power Rangers»
de Dean Israelite
Metropolitan FilmExport (2 h 04)
Sortie le 5 avril