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Frederick Wiseman : « Je ne demande qu’une chose : pouvoir tout filmer, absolument tout »

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Limpide, monumentale, sans équivalent dans l’histoire du cinéma, son œuvre est un work in progress documentaire qui court sur plus de cinq décennies.

Cinq décennies à radiographier la machine Amérique dans tous les sens, en auscultant au plus près du corps ses institutions – et donc ses mythes. Avec City Hall, le cinéaste nonagénaire braque ainsi son stéthoscope sur Boston, petite fille modèle des États-Unis, où il capte le pouls encore tenace des vieux idéaux progressistes. À quelques semaines des élections présidentielles américaines, Frederick Wiseman aurait-il un message à faire passer ?

Boston est la ville où vous êtes né en 1930, où vous avez grandi, puis où vous avez enseigné le droit à la fin des années 1950. Vous vous considérez comme bostonien ?

J’ai grandi à Boston, mais après mes études j’ai habité Cambridge, la ville d’à côté, séparée de Boston par la rivière Charles. À cette époque, je n’allais déjà plus beaucoup à Boston, et je n’ai par ailleurs jamais suivi l’histoire politique de la ville. De l’eau a coulé sous les ponts depuis ces années, et quand je retourne à Boston pour le tournage de City Hall, je n’appréhende donc pas la ville comme un Bostonien, mais comme un cinéaste.

Mais pourquoi avoir choisi Boston, et pas une autre ville des États-Unis ?

J’ai choisi Boston, non parce qu’il s’agit de ma ville natale, mais parce que c’est la seule ville où l’on m’a donné la permission de travailler comme je le voulais. J’ai écrit six lettres à six mairies différentes : trois n’ont pas répondu, deux m’ont répondu par la négative, et Boston m’a donné son accord.

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Ne serait-ce pas le destin ?

Non, c’est le hasard. Les lettres étaient envoyées directement aux maires, mais elles étaient d’abord lues par leur secrétaire. Or, la secrétaire de la mairie de Boston avait vu récemment un de mes films, qu’elle avait beaucoup aimé. Elle a donc contacté une adjointe du maire, qu’elle savait être fan de mon cinéma, et qui a fini par me contacter. Cette lettre aurait pu être écartée, comme les autres, mais grâce à cette secrétaire elle a trouvé son destinataire. C’est l’histoire de beaucoup de mes films.

 De quelles permissions avez-vous besoin pour accepter de filmer une institution ?

Je n’en demande pas plusieurs, mais une seule : pouvoir tout filmer, absolument tout. Ce que je parviens souvent à obtenir. Alors bien évidemment il y a des réunions qui, ponctuellement, peuvent m’être interdites, pour une raison ou pour une autre, mais je ne peux initier un film si je sens que certaines portes vont se fermer à mon arrivée. Je dois pouvoir sonder mon objet de manière exhaustive, et non partielle – je ne veux pas que des dissimulations orientent mon regard sur certaines choses plutôt que d’autres.

 Combien de temps avez-vous filmé à Boston ?

Dix semaines, en trois fois. J’ai commencé le tournage en 2018, mais au bout de quatre semaines j’ai dû subir une opération de la hanche gauche. J’ai repris en février 2019, mais après deux semaines je me suis cassé des ligaments dans la jambe droite. J’ai dû rester alité pendant quatre mois, après quoi je suis revenu à l’automne 2019 pour terminer.

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 Votre planning de tournage devait être particulièrement chargé. Qui organise vos journées ?

Moi – et mon meilleur allié, le hasard. Pour City Hall, le maire m’avait donné le contact d’une personne me permettant d’obtenir les informations et les autorisations que je souhaitais. Le vendredi, je demandais donc une liste des réunions et des événements importants de la semaine suivante, ainsi que le programme du maire. Je composais un planning à partir de cela, mais il était indicatif – je ne m’y tenais pas forcément. Surtout, je tenais à filmer entre chacun de ces rendez-vous. À 10 heures par exemple, je pouvais avoir une visite dans un commissariat de police, puis à 14 heures une réunion au sujet des HLM de la ville. Eh bien entre les deux je cherchais des choses à filmer, des petits tableaux du quotidien – des couloirs vides, d’autres couloirs avec des personnes qui passent, des gens qui entrent dans des bâtiments, passent des portiques, se font fouiller… Le tournage, c’est toujours un mélange de rendez-vous fixes et de déambulation.

Au montage, vous avez souhaité conserver cette alternance, en intercalant entre les longues séquences de réunions plein de petits fragments de la ville – des plans silencieux, souvent fugitifs, comme des coups d’œil.

Pour rendre compte du caractère fourmillant et besogneux de l’activité administrative de la ville, il faut bien évidemment montrer au spectateur les réunions de travail. Mais il faut aussi lui montrer de l’anecdotique, des choses fugaces, le ronronnement des rues et des bâtiments. Cette alternance est du reste utile pour le rythme général du film – c’est nécessaire de savoir écouter, mais c’est aussi agréable de pouvoir juste contempler les choses un moment. C’est la raison pour laquelle je filme beaucoup, beaucoup, beaucoup – pour City Hall, on a accumulé cent dix heures de rushs. Mon expérience me permet de savoir que plus j’aurai de choix et de possibles sur la table de montage, mieux ce sera pour le film.

Au moment de vous lancer dans le tournage, est-ce que vous saviez qu’en plus d’être un film sur une ville, Boston, City Hall serait un film sur une personne, Martin Walsh, son maire ?

Comme pour tous mes films, je n’avais aucune idée de ce à quoi il allait ressembler à l’arrivée : qui allait être le personnage principal ? quel allait être le thème central ? le ton ? Ici, j’avais un postulat : montrer la vie quotidienne d’une mairie d’une grande ville américaine. Mais c’est un postulat très général. En vérité, c’est au montage que le film s’écrit – que des personnages émergent, que des articulations se trouvent, qu’un fil rouge commence à relier les scènes les unes aux autres.

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C’est une personnalité politique que vous connaissiez ?

Non. Je l’ai rencontré pour la première fois lors d’une réunion pour le film. Je ne savais pas grand-chose sur lui – ni sur son parcours ni sur sa politique. Encore une fois, je n’ai jamais trop suivi la politique de Boston. Martin Walsh, je le découvre donc pour le film, et pour anticiper sur votre prochaine question, tout ce qui m’intéresse sur lui se trouve dans le film.

Mais après l’avoir observé pendant des mois, diriez-vous que c’est un bon maire ?

(Il réfléchit longuement.) J’ai l’impression – et j’espère que le film donne cette impression – que Walsh veut aider les gens, qu’il est un homme politique dont l’objectif est d’améliorer le quotidien des Bostoniens dans le besoin – qu’il soit d’ordre économique, social, sanitaire, affectif… Chez lui, cette veine compassionnelle ne me paraît pas feinte : il semble vraiment travailler avec son équipe à rendre Boston adaptée aux nécessités de tous. Cela se répercute d’ailleurs de manière concrète sur la coalition qu’il a mise en place, qui réunit des immigrés irlandais, italiens, hispaniques, asiatiques, des membres des communautés LGBT… Après, City Hall n’est pas non plus une hagiographie, il rend compte de ce que j’ai pu observer : un représentant politique essayant de mener une politique sociale humaine et concertée, avec un programme et des actions claires, sans effet d’annonce…

Vous voulez dire… contrairement à Donald Trump ? Son nom n’est prononcé qu’une seule fois en quatre heures trente, mais il semble dans tous les esprits.

Si on la compare à la méthode et aux discours de Trump, la politique de Walsh paraît d’autant plus idéaliste – certains diront qu’elle est trop exemplaire pour être vraie, mais le film montre qu’elle repose sur une réalité objective. En fait, on a l’impression que Walsh est bon parce que Trump est particulièrement mauvais, mais c’est peut-être prendre le problème dans le mauvais sens…

Dans votre précédent film, Monrovia, Indiana, vous filmiez une petite ville qui avait voté massivement pour Trump. Selon vous, pourquoi l’Amérique a-t-elle décidé de livrer son destin à un personnage pareil ?

Il y a toutes sortes d’explications, et la mienne n’aura rien d’original. Beaucoup de gens en Amérique pensent que la vie s’est dégradée ces dernières années, à cause de l’immigration, de la mondialisation, de la stagnation des salaires… Trump a profité de cette énorme vague de mécontentement pour se fabriquer un statut de sauveur de la nation, en plein accord avec son narcissisme.

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Justement, c’est bientôt l’élection présidentielle aux États-Unis. Qu’est-ce que vous espérez ou appréhendez ?

J’espère qu’Abraham Lincoln sera élu.

Donc vous êtes plutôt fataliste ?

J’évite surtout de faire des prédictions. Il y a quelques années, j’ai dit qu’il me semblait impossible que Trump soit élu puisqu’il était un clown, un idiot. Mais je me suis trompé, comme beaucoup d’autres. Cette fois, je crois que Joe Biden va gagner, mais j’ai peur que Trump tente un mouvement de dernière chance pour parasiter ces élections, en provoquant quelque chose comme une guerre civile, ou un chaos national. Le thème de sa campagne est très simple : la loi et l’ordre. Sa stratégie pourrait donc être de laisser les tensions sociales s’envenimer afin de s’offrir en dernier rempart. Je ne dis pas que c’est une bonne stratégie, ou que c’est ce qu’il fera ; je dis simplement qu’il est complètement fou et qu’il me paraît en mesure de tout tenter pour conserver la face.

Vous pourriez envisager de réaliser un documentaire sur lui ?

J’ai dit une fois, mais par blague, que j’aimerais bien tourner un film sur la Maison-Blanche. Je pense en vérité la chose irréalisable, mais c’est vrai que le narcissisme de Trump est tel… Il s’est bien laissé longuement interviewer par Bob Woodward dans la perspective d’un livre [Rage, pas encore traduit en français, ndlr], en sachant pertinemment que ce journaliste n’était pas de son bord. Malgré sa bêtise et son incompétence, Trump est désireux de marquer l’histoire américaine, de s’imposer comme un grand président. Il est à la recherche de tout ce qui pourrait l’élever au rang d’icône. Il est dans une démonstration de puissance perpétuelle.

Et un documentaire sur Paris, la ville dans laquelle vous habitez ?

Je ne veux pas répéter en France ce que je fais aux États-Unis. J’ai certes tourné plusieurs films à Paris, mais uniquement sur des choses légères, qui m’amusent [comme pour Crazy Horse, ndlr] ou qui mettent en lumière des types d’institutions qui n’existent pas aux États-Unis [comme la Comédie-Française pour L’Amour joué, ou l’Opéra de Paris pour La Danse, ndlr]. La France est un vieux pays, donc on peut y filmer des vieilles choses, des institutions et des lieux qui ont de l’histoire. Mais mon véritable sujet, c’est bien l’Amérique – et le véritable sujet de City Hall, ce n’est pas Boston : c’est bien l’Amérique.

City Hall de Frederick Wiseman, Météore Films (4 h 32), sortie le 21 octobre

PROPOS RECUEILLIS PAR LOUIS BLANCHOT

Photographie : Marie Rouge pour TroisCouleurs

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