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Robert Guédiguian : « Le capitalisme se fout de l’avenir de l’humanité. Il ne contient pas d’idée du monde, pas de morale. »

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Le cinéaste marseillais, dont le superbe Gloria Mundi nous avait bouleversé en novembre dernier, nous a raconté par téléphone son confinement dans sa maison à Montreuil, où il vit avec son épouse l’actrice Ariane Ascaride. Stoppé en plein tournage au Sénégal, il ronge depuis son frein, s’activant sur les réseaux sociaux, révisant ses classiques et réfléchissant à l’impact de la situation actuelle sur les rapports humains et la lutte des classes, depuis toujours au cœur de ses films (Marius et Jeannette, La Villa…).

Robert Guédiguian est le rédacteur en chef du jour de TROISCOULEURS. Tout au long de la journée, le cinéaste vous donne ses conseils de livres, films ou musique pour le confinement, à retrouver ici.

 

Comment avez-vous appris la nouvelle du confinement ? 

Pour moi, c’était extrêmement particulier. J’étais en tournage depuis trois semaines au Sénégal, après deux mois de préparation sur place. Un samedi soir, toute l’équipe – à 70% sénégalaise et à 30% française – était réunie dans un lieu de musique à Saint-Louis. Tout allait bien, la musique était agréable, quand on a appris le confinement. C’était simultané avec celui de la France, il a donc fallu qu’on rapatrie le matériel et les gens et qu’on arrête tout. On ne pouvait pas casser l’ambiance plus que ça. C’était très douloureux, très triste, d’autant plus qu’avec ce film, on raconte une histoire qui tient à cœur aux Africains qui étaient avec nous, celle des indépendances du Sénégal, du Mali, dans les années 1960. Je me sens plus que jamais porte-parole, mais le film est presque plus à eux qu’à nous. On s’est dit qu’on recommencerait tout ça avec encore plus de volonté, d’énergie et d’enthousiasme à la fin de l’année, si tout va bien. Il faut remettre tout le matériel en place, c’est énorme : des containers par bateaux, des voitures d’époque… C’est une logistique de folie.

Une image en particulier vous a marqué au moment de se confiner ?

Il y a une chose qui est bizarre, pour le Méditerranéen que je suis – je suis à moitié allemand et à moitié arménien, mais quand même d’abord un Marseillais –, c’est de ne plus se toucher. Quand on a commencé à remballer le matériel, on a tout de suite arrêté de se serrer la main. Je sais qu’il va falloir s’y habituer pendant encore un certain temps, mais c’est terrible de marcher sur un trottoir et d’avoir le réflexe de s’écarter des autres. J’ai horreur du terme de « distanciation sociale ». D’ailleurs, pour une fois, j’étais plutôt content quand Edouard Philippe a parlé de « distanciation physique » a l’Assemblée. « Distanciation sociale » renvoie à des choses terribles, des différences entre le haut et le bas, entre les riches et les pauvres, entre les étrangers et les Français. Et le fait de ne pas pouvoir se toucher, s’embrasser… L’interdiction du corps, c’est affreux. Ça, pour moi, c’est la vision apocalyptique de cette affaire. Il faut très vite que les jeunes puissent à nouveau s’embrasser à pleine bouche.

Vous avez twitté il y a quelques jours : « La distanciation sociale existe depuis toujours, la distanciation physique va peut-être nous rapprocher ». Vous êtes donc plutôt optimiste ?

Oui, c’est un vœu. J’espère que la distanciation physique va nous rapprocher, notamment dans la conscience des combats qu’il reste à mener. À la sortie de cette affaire, il y aura à nouveau un affrontement. Il s’agit de comprendre enfin ce que le capitalisme a toujours été : un cheval fou, qu’il faut brider. Aujourd’hui, le capitalisme ne porte plus seulement en lui la guerre, comme disait Jaurès, mais surtout une espèce de fin du monde, quelque chose d’apocalyptique : le climat, la déforestation, les animaux qu’on continue à manger dans certains pays alors que visiblement on ne devrait pas… Tout marchait pas mal avant qu’on ne cherche plus qu’à réaliser des profits maximum dans le temps le plus court, tout en se foutant bien de ce qui se passera après, puisque le capitalisme – et ça, c’est une phrase de Marx – c’est : « après moi, le déluge ». Le capitalisme se fout de l’avenir de l’humanité. Il ne contient d’ailleurs pas d’idée du monde, pas de morale. Il faut qu’on sorte de cette crise avec une prise de conscience. Qu’on oublie ce qu’on nous dit depuis cinquante ans. Qu’on comprenne enfin que ce sont des conneries. 

De quelle société rêvez-vous pour la suite ? Portée par quelles valeurs ?

Il faudrait concevoir un monde où il y ait plus de justice sociale et plus de respect de la nature. Il faut que nous pensions collectivement comment une répartition des richesses peut être établie de manière plus juste, et que ça soit accompagné d’une forme de sobriété, les pauvres étant par définition plus sobres que les riches puisqu’ils n’ont pas les moyens de consommer. Et que tout ça aille avec une réconciliation de tout ce que la terre nous a toujours offert. La diversité des produits, l’alimentation de proximité pour tous, pas avec des coûts exorbitants. Il n’y a pas de recette et ça ne se fera pas du jour au lendemain. Mais il faut que ça soit premier dans la réflexion. La clé, c’est la reprise en main de l’économie par la politique. Quand je dis « économie », je ne pense pas aux grands patrons, mais à la définition première : la gestion des ressources. Il faut donc que l’économie reprenne sa place, qui est seconde par rapport à la politique, celle-ci étant la volonté des hommes d’agir de telle ou telle manière. Il faut mille fois plus d’intervention partout, de la contrainte, casser les monopoles de toutes les grandes entreprises du monde.

À LIRE AUSSI >>  Notre interview de Robert Guédiguian à l’occasion de la sortie de Gloria Mundi 

Êtes-vous inquiet pour le monde de la culture et du cinéma ?

Oui. Ce que je dis là comprend aussi le cinéma. Je crois qu’il va y avoir une année de difficulté, et que les choses ne se rétabliront pas de la même manière après. Tous les rapports entre les entités qui participent au chemin du film en France vont être remués, secoués, remis en cause. Peut-être même les comportements, mais j’espère pas trop, car pour moi la communion qui existe quand on regarde un spectacle ou un film ensemble est une chose essentielle à la vie de toute démocratie. Je crois que ça résistera. Le théâtre existe depuis deux mille ans, mais j’ai une espère de foi, disons modérée, que le monde du spectacle garde la force et la puissance qu’il avait jusqu’à cette épidémie… Pour que cette foi puisse se développer, il faut des actes.

Des actes de la part de qui ?

Des politiques ! Il s’agit de déconnecter certaines choses du profit. La santé par exemple, ça ne se négocie pas. Donc il faut payer pour l’hôpital public. Pendant combien d’années on a médit sur les infirmiers, les aides-soignants ? « Ils ne travaillent pas beaucoup » ; « ils partent à la retraite très tôt »… Aujourd’hui, on les applaudit tous les soirs. Demain, si la crise s’arrête, je crois que Macron et ses ministres seront quasiment obligés d’augmenter le nombre de lits d’hôpitaux. Il faut arrêter avec cette gestion des établissements par des administratifs et des directeurs, mais que ça soit des toubibs, le médical qui reprennent le pouvoir à l’hôpital, qui demandent les moyens qui lui sont nécessaires et qu’on les leur donne. L’argent il faut le chercher dans une réforme fiscale, là où il est, chez les plus riches. L’histoire, elle se résume à une histoire de lutte de classes.

En ce moment on parle de « guerre », on applaudit tous ces pauvres gens, mais j’espère qu’après on ne mettra pas sur les places publiques des monuments aux infirmiers, aux caissières, aux routiers qui seront morts du coronavirus. J’espère plutôt qu’on les augmentera. Les bas salaires de l’hôpital, de l’éducation nationale… Il faut donner des augmentations de salaires, pas des primes. La prime, je veux bien, dans un premier temps, pour aller vite, mais s’engager dès maintenant à augmenter ces professions, ça serait un geste… Et pour revenir à la culture, s’il n’y a pas quelque chose qui se passe pour les intermittents sur l’année qui vient, la moitié au moins va disparaître.

« Je suis coincé par ce film interrompu qui est comme en réanimation, j’espère qu’il va sortir du coma. »

Comment traversez-vous la crise avec votre société de production, Agat Films ?

C’est difficile, mais on a la chance d’avoir sorti quelques films qui ont fonctionné et de ne pas en avoir beaucoup en tournage. On a décidé de faire ce que je viens de prôner au niveau national : on a taillé dans les salaires les plus gros, c’est-à-dire dans ceux des producteurs associés, comme moi, pour que l’ensemble du personnel soit payé plein pot le plus longtemps possible. La première chose qu’on s’est dite, c’était que ça devrait bénéficier en premier aux bas salaires : le ménage et le standard. Nous, si on perd 20% de nos salaires, on survit. J’essaye d’être cohérent avec ce que je clame tous les jours depuis des années. On sait qu’on peut aller jusqu’en septembre comme ça. J’espère que d’ici-là, on aura trouvé des solutions. 

Comment vivez-vous le confinement ? Comment vous occupez vos journées ?

Quand je suis rentré du Sénégal, j’ai retrouvé Ariane [Ascaride, qui joue dans la plupart de ses films et qui est aussi son épouse, ndlr], qui devait jouer un spectacle. On est dans notre résidence principale qui est depuis vingt ans à Montreuil. Mes filles sont à Paris, donc je ne tenais pas à m’en aller. Dès qu’on pourra sortir, j’essayerai peut-être d’aller passer quelques semaines à Marseille, avec l’été qui arrive… Je ne sors pas, à part pour faire mes courses une fois par semaine.

Pour tout dire, je ne le vis pas très bien. À mon époque, le terme n’existait pas, mais j’ai été diagnostiqué « hyperactif » très jeune. Donc là, je ne suis pas bien… Ça me paralyse un peu. Je ne peux pas écrire, je suis coincé par ce film interrompu qui est comme en réanimation, j’espère qu’il va sortir du coma. En attendant, je relis l’Histoire de l’art, de Ernst Gombrich. C’est extraordinaire, un des plus beaux livres que je connaisse. Je ne lis pas de nouvelles choses, j’allais presque dire : « je révise ». J’ai regardé hier un documentaire, pas mal, sur la vie de Karl Marx. Je connaissais déjà tout ce que le documentaire disait pendant une heure et demie. Je refeuillette des livres que j’ai lus il y a vingt ans. Des fois, ça va, et des fois, ça me rend un peu… nerveux.

Vous passez beaucoup de temps sur les réseaux sociaux ? Vous avez notamment un compte twitter assez engagé.

Twitter, c’est pas mon réseau principal. L’endroit où je publie le plus de choses, c’est Facebook. J’ai fait d’ailleurs pas mal de petits textes sur la crise, dernièrement, ou sur le génocide des Arméniens. Je suis plus actif sur Facebook parce que je préfère pouvoir mettre un petit peu plus de texte, de photos. J’ai un peu plus de place pour m’exprimer. J’ai un peu plus de cinquante mille followers – c’est pas mal, sachant que je ne suis pas un chanteur de rock ! On s’écrit, on s’envoie des choses… Ça m’occupe un peu, mais quand même pas tant que ça. Par contre, je ne lis pas ce que font les autres. Je lis beaucoup les journaux, tous les jours Libération, L’Humanité, Le Monde, Mediapart. J’ai Instagram aussi, mais j’y mets des trucs un peu plus marrants. Des blagues, des choses que je trouve jolies… C’est un peu plus léger, on va dire.

Pourquoi vous ne vous tenez pas au courant par les réseaux sociaux ?

D’abord parce que je suis d’une époque qui était habituée à l’éditorialisation. Je me demande si ce n’est pas mieux, d’ailleurs… Je lis les éditos d’Edwy Plenel, de Laurent Joffrin, du Monde Diplomatique, qui rendent parfois comptent de ce que quelqu’un a fait sur Twitter. Je préfère avoir ce rapport-là que de passer trois heures à regarder les posts des uns et des autres sur les réseaux sociaux.

Est-ce que le confinement change quelque chose, sur la plan artistique, avec Ariane Ascaride ?

Non, car on échange déjà tout le temps. On s’est mariés en 1975. Ça fait un bail, on doit battre tous les records de longévité ! Entre nous, ça a toujours été un « mots-croisés », c’est consubstantiel à notre relation. Elle ne participait pas au film en Afrique. Comme c’est un film sur l’histoire de ce continent, il n’y a que des Africains, aucun acteur blanc dans le film. Il n’y a pas les amis habituels. Ces temps-ci, je téléphone souvent à Jean-Pierre Daroussin et à Gérard Meylan et on bavarde, on se demande ce qu’on va raconter après. J’ai une vague idée, quand même, pour un prochain film  » dans la tradition », j’ai envie de dire : donc à Marseille, avec mes trois mandarins [Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin et Gérard Meylan, ndlr]. Mais on a du mal à avoir une visibilité, comme on est très concrets…

Pour Agat Films, je fais toujours des retours sur des scénarios qu’on m’envoie, on fait avancer les projets qu’on peut, on fait des visioconférences. On vient d’avoir une avance sur recettes pour un film, c’est quelque chose qui continue de fonctionner. On est aussi en train de finir une série documentaire sur le colonialisme, magnifique, qui sera sur France 2, je l’espère en début d’année. Tout ce qui peut se faire à distance continue.

Le film Gloria Mundi est disponible en VOD sur UniversCiné ou MyCANAL

Photographie : © Paloma Pineda

 

 

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