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[LE FILM DU SOIR] « When You’re Strange » de Tom DiCillo, sur mk2 Curiosity

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Cette semaine, mk2 Curiosity vous invite à découvrir, à travers le documentaire When You’re Strange de Tom DiCillo, les secrets de l’un des groupes les plus sulfureux et énigmatiques de l’histoire du rock : les Doors. Pour l’occasion, nous republions notre interview du réalisateur, parue en 2010 dans le hors-série de TROISCOULEURS consacré à ce groupe mythique. Vous pouvez accéder au film, disponible gratuitement jusqu’à mercredi, sous l’interview. 

Mise à jour 16/06 : ce film n’est plus disponible. Retrouvez la nouvelle sélection gratuite de mk2 Curiosity ici


 

Ex-directeur de la photographie de Jim Jarmusch, Tom DiCillo a révélé Brad Pitt en apprentie rock-star dans Johnny Suede (1991), filmé Steve Buscemi en réalisateur débordé dans Ça tourne à Manhattan (1995), ou imaginé Michael Pitt en paparazzo dégingandé dans Delirious (2006). Son documentaire intimiste sur les Doors, When You’re Strange, s’inscrit donc dans la continuité d’une œuvre travaillée par le rock, les marges et les affres de la célébrité. Entretien avec une icône du cinéma indépendant new-yorkais.

Quelle est la genèse de When You’re Strange

C’est le premier film que je réalise dont je n’ai pas eu l’idée originale. Les producteurs disposaient d’un stock important d’images d’archives sur les Doors, dont certaines inédites. Il m’ont demandé si cela m’intéressait d’en faire un documentaire. J’ai accepté avec enthousiasme. Quand j’ai vu ces séquences, j’ai été ensorcelé, d’autant que la plupart n’avaient pas de son, et n’étaient pas datées. Les images étaient d’une beauté à la fois surréaliste et authentique, ancrée dans la réalité de l’époque : Morrison errant dans le désert, une bière à la main, ou fendant la foule avant un concert. J’ai donc proposé aux producteurs de n’utiliser que ces rushs, sans interviews de Bono, Jagger ou qui que ce soit. Je leur ai dit : « Laissez-moi raconter les Doors tels qu’ils étaient, essayer de définir leur musique, la façon dont ils travaillaient ensemble. » Ils m’ont fait confiance.

Vous avez assemblé ces images d’archive de manière très rythmique, très musicale. Comment avez-vous pensé le montage du film ?

Il fallait créer du suspense, trouver le bon tempo. Quand j’écris mes films, j’ai toujours un certain tempo en tête. Ici, j’ai décidé d’utiliser les rushs du moyen métrage de Morrison, HWY – An American Pastoral, comme un motif récurrent. Ces extraits scandent le documentaire. Mais, à l’origine, ils étaient silencieux. Je devais donc songer à les sonoriser. Par exemple, lorsque Morrison, au volant de sa voiture, tend la main vers l’autoradio, qu’allait-il écouter? J’ai d’abord eu l’idée d’insérer une pub radiophonique, un bulletin météo ou un flash sur la guerre du Vietnam. Finalement, j’ai décidé de faire écouter à Morrison l’annonce de sa propre mort, par overdose, à Paris. J’ai essayé de jongler entre des séquences quasi-mystiques, comme celle-ci, et d’autres plus informatives. Le montage épouse et amplifie ce balancement.

La séquence dont vous parlez, durant laquelle Morrison écoute l’annonce de son propre décès, jette un trouble : est-on réellement face à Morrison? Ne s’agit-il pas d’un double, d’un sosie ?

Quand on a montré le film à Sundance, certains journalistes ont quitté la salle au bout de dix minutes. Je leur ai couru après, et leur ai demandé pourquoi ils sortaient. Ils se disaient outrés par le fait qu’on avait utilisé un acteur à la place de Morrison. Ça montre bien que la plupart des gens qui disent tout connaître des Doors n’y connaissent strictement rien ! Heureusement, d’autres critiques ont mieux saisi le sens de ma démarche, et ont compris qu’il s’agissait bien du vrai Morrison.

Un autre élément confère une grande musicalité au film : la voix-off, assurée par Johnny Depp…

Johnny Depp était mon premier choix. C’est un grand fan des Doors. Je lui avais proposé d’enregistrer la narration juste avant Sundance, mais il n’était pas disponible, alors je m’en suis chargé, par défaut. Dans la salle de montage, je lisais le script, le lendemain, je le modifiais et le lisais à nouveau. C’était la manière la plus rapide de procéder. Après Sundance, Johnny a pu se libérer, nous avons donc réenregistré la voix-off. Il a apporté quelque chose de très personnel, de très intime au film. Il faisait huit prises en moyenne à chaque fois, en essayant des tons différents. Le film a grandement bénéficié de sa sensibilité artistique.

Le titre que vous avez choisi, When You’re Strange, fait écho à celui de votre dernier long métrage, Delirious (2006), qui traitait lui aussi du star-system. Comment Morrison a-t-il géré sa célébrité, selon vous ?

Quand il est apparu, il a renouvelé l’image de la rock-star. Comme Elvis ou Jagger avant lui, il était sexy, mais Elvis n’était pas un poète, et Jagger n’était pas aussi fou, intelligent et polyvalent que Morrison. C’est cette combinaison unique qui a rendu les gens dingues, et qui l’a lui-même affolé. Il ne pensait pas qu’il aurait autant d’impact sur les gens.

À l’instar de Ça tourne à Manhattan (1995), où vous décriviez les difficultés inhérentes au tournage d’un film, When You’re Strange montre à quel point le processus créatif peut être laborieux, même pour un groupe aussi talentueux que les Doors. Dans quelle mesure vos précédents films ont-ils irrigué celui-ci ?

Au début, j’étais terrifié car tant de choses ont été dites, écrites et filmées sur ce groupe. Je me suis demandé comment j’allais pouvoir apporter quelque chose de nouveau. Je me suis dit qu’il fallait que j’adopte, dans la mesure du possible, un angle personnel, que j’envisage ce documentaire comme mon propre film, même si l’idée ne venait pas de moi. Morisson entretenait des relations très tendues avec son père, un militaire ; j’ai vécu le même genre de rapports avec le mien, lui aussi dans l’armée. Les Doors étaient immensément populaires, mais j’ai toujours eu l’impression que leur musique s’adressait aux marginaux, aux exclus, à ceux qui n’ont pas été invités, aux déracinés. Pour ma part, gamin, je déménageais tous les deux ans à cause du travail de mon père. Je me suis toujours senti déraciné. Voilà sans doute pourquoi leur musique m’impressionnait tant, adolescent, même si je n’étais pas un fanatique hardcore et minutieux de leur musique. Ils étaient différents. J’ai essayé de retranscrire ce sentiment d’étrangeté dans le film.

Vous êtes né en 1954. Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez entendu une chanson des Doors ?

Très distinctement. J’avais 14 ans. J’avais lu quelques articles sur eux – les journalistes parlaient de ce groupe comme s’ils parlaient de Mozart. J’étais donc intrigué, jusqu’au jour où je suis monté dans une voiture, pour me rendre à un bal de promo. J’avais rempli une bouteille de shampoing avec du whiskey appartenant à mon père, le Scotch avait un goût de savon, et soudain Light My Fire est passé à la radio, dans sa version longue, de sept minutes. J’étais bouleversé. Je n’arrivais pas à croire que la chanson dure aussi longtemps – la plupart des morceaux faisaient à peine deux minutes, à l’époque. Les chansons des Doors qui m’ont le plus marqué, adolescent, sont People Are Strange et Roadhouse Blues. Mais je ne m’intéressais alors pas plus que ça à la musique. Je fumais beaucoup, j’étais un peu perdu, je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, je baignais dans l’air du temps. Ma sensibilité artistique s’est développée plus tardivement.

Vous citez People Are Strange comme l’un de vos morceaux préférés. Pourquoi avoir titré votre film When You’re Strange ?

J’ai mis près d’un an à faire accepter mon titre aux producteurs. Eux penchaient pour Ride the Snake, ou une autre idiotie du genre. Ce que j’aime avec When You’re Strange, c’est que c’est un titre en mouvement, presque un état d’esprit : « lorsque vous êtes étrange», vous pouvez vous sentir comme Morrison, ou comme l’un des Doors. Ça embrasse toutes les personnes qui se sentent en marge, étrangères au système dominant. La plupart des gens pensent que les autres sont étranges, mais qu’eux ne le sont pas. C’est inexact : l’étrangeté réside en chacun de nous.

Qui avez-vous rencontré pour préparer ce film ?

J’ai beaucoup parlé avec les trois Doors encore en vie, tous très disponibles et passionnés. Ray Manzarek m’a raconté comment il s’y prenait pour jouer la plupart des lignes de basse au clavier, de la main gauche, en intégrant des motifs hypnotiques empruntés à la musique indienne ou orientale. Robby Krieger a gardé un côté enfantin, malgré ses 67 ans. Il passe sa vie à cultiver ses deux passions : jouer de la guitare et faire du golf. John Densmore me fait l’effet d’une personne très intègre, aux principes arrêtés. C’est lui qui tient à ce que les chansons des Doors ne soient pas utilisées dans des pubs. Sa décision de devenir comédien me semble liée au fait qu’il a toujours été en retrait au sein des Doors, du fait de son instrument, la batterie. J’ai également discuté avec Bruce Botnick, leur ingénieur du son, et Jac Holzman, le patron du label Elektra, qui les a signés.

Avez-vous rencontré la famille de Morrison?

J’ai parlé avec sa mère, j’ai dîné avec sa sœur… Les versions des uns et des autres sont parfois radicalement différentes. Dans le film, j’ai essayé de me focaliser autant que possible sur les faits avérés, et sur le groupe dans son ensemble, plutôt que seulement sur Morrison. Les fans hardcore des Doors pourraient très bien se moquer de moi, parce que je ne savais pas que Robby Krieger avait composé Light My Fire. Je croyais que la quasi intégralité des morceaux avaient été écrits par Morrison, mais ce n’est pas le cas. Robby est un songwriter extraordinaire. C’est un film pour les gens qui s’intéressent aux Doors, mais qui ne s’en sentent pas propriétaires. Tellement de choses ont été dites sur Morrison : était-il un alcoolique, un connard patenté, un génie? Mon sentiment est qu’il était un peu tout ça à la fois. Ceux qui s’obstinent à croire qu’il était uniquement une de ces choses ne réussiront pas à l’appréhender en tant qu’être humain.

Qu’avez-vous pensé du biopic d’Oliver Stone, réalisé il y a près de vingt ans ?

Son film s’appelle The Doors, mais il a pris beaucoup de libertés pour raconter l’histoire dont il avait envie. Il s’est uniquement concentré sur une facette du personnage. Je n’ai pas vraiment aimé son film, mais je ne dirais pas qu’il est mauvais.

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Vous utilisez plusieurs extraits de HWY – An American Pastoral, le moyen métrage réalisé par Morrison en 1969. Selon vous, était-il un bon cinéaste ?

Son désir d’être réalisateur le hantait. Il a étudié le cinéma à U.C.L.A., mais selon ses professeurs, son film de fin d’étude était catastrophique. HWY a été réalisé trois ans plus tard, en 1969, lorsque les Doors étaient au sommet de leur gloire. Morrison l’a tourné en 35mm, pendant deux semaines, en plein désert, avec une équipe de quatre personnes, dont son camarade de fac Paul Ferrara, et l’a financé sur ses deniers personnels. Je ne pense pas qu’il possédait un réel sens cinématographique, il ne savait pas toujours quoi faire avec la caméra, mais il a réalisé le film dont il rêvait, pour lui-même, sans vouloir à tout prix plaire au public. J’admire le courage de sa démarche. J’ai vu le film en entier ; je le trouve assez ennuyeux et prétentieux par moments. Il l’a montré dans différents festivals et les gens ne s’y sont pas plus intéressés que ça. Lui en était très fier. En fait, il n’y a pas de réalisateur attitré – lui et Paul se sont partagé le film. Morrison était très peu à cheval sur les questions de leadership. C’était quelqu’un de très détaché.

Vous voulez dire qu’il a reproduit avec l’équipe de son film le type de relations qu’il entretenait avec les membres des Doors ?

En un sens, oui. Dans When You’re Strange, il y a un passage où Morrison, sur scène, saute très haut et tombe au ralenti. Quelle que soit la hauteur de laquelle il s’élançait, il savait que Robby, Ray et John seraient là pour le rattraper. Il pouvait leur faire confiance, car c’étaient des musiciens extrêmement talentueux, conscients que les chansons pouvaient s’écrouler à tout moment et capables, par conséquent, de changer brusquement de direction. C’est quelque chose que l’on ne voit plus dans les concerts aujourd’hui, bien plus prévisibles. Avec Morrison, on ne savait jamais ce qui allait se passer

Il lui arrivait d’ailleurs d’écrire des textes très politisés, comme The Unkown Soldier ou Five to One. Avez-vous le sentiment que les sixties étaient une époque plus propice à ce genre d’engagement ?

Oui, même si le Flower Power est devenu une caricature, souvent réduite aux cheveux longs et aux motifs floraux, alors qu’au début c’était quelque chose de très intense, de l’ordre de la philosophie anarchiste – cette idée que les jeunes en savaient plus que les politiques, qu’ils ne se laisseraient plus faire. Je pense que ça a été une période charnière dans la culture occidentale et que nous nous y référerons toujours. S’attendrait-on aujourd’hui à voir une foule de lycéens protester contre la guerre en Irak ? Ça ne se fait plus, alors qu’à l’époque, des jeunes se faisaient arrêter tous les jours. • PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIANO TONET

Images : © Tom DiCillo / mk2 Films

Regardez le film en cliquant sur le player ci-dessous. 

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