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[ENTRETIEN] Jia Zhang-ke : « Nous devons à tout prix défendre les cinémas »

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Alors qu’à Pékin la vie a presque retrouvé son cours normal, le grand cinéaste chinois (Still Life, A Touch of Sin, Les Eternels) a partagé avec nous ses observations sur le confinement, et ses espoirs pour le monde d’après.

Comment avez-vous vécu le début de cette crise du Covid-19 ?

Quand l’épidémie s’est déclarée dans la ville de Wuhan, j’étais à Pékin, je m’apprêtais à célébrer le Nouvel An chinois. Le 23 janvier, le confinement a été institué à Wuhan. Pékin a promptement réagi, tout le monde a été invité à rester le plus possible à la maison. Pendant cette longue période de confinement, nous avons tous eu l’impression de vivre un moment qui resterait dans l’histoire : le cours de l’humanité détourné par un virus. Je passais mon temps sur les réseaux sociaux – Weibo, WeChat -, espérant en apprendre plus sur la situation à Wuhan.

Cela m’a rappelé l’époque où la Chine avait été ébranlée par le SARS, en 2003. Bien que cela ait eu lieu il y a seulement 17 ans, je ne me souviens que très vaguement de l’ambiance de l’époque, de comment nous avions vécu tout ça au quotidien. Je me suis demandé pourquoi je n’avais pas enregistré des traces de tout ça sur le moment. Ça m’a poussé à m’interroger sur le sens du cinéma contemporain : quand on est confronté à un événement historique, on croit souvent qu’il faut garder nos réactions et nos créations pour après, lorsque l’événement sera passé et qu’on aura pu y réfléchir posément. Au contraire je crois que le cinéma doit être présent à l’instant-même où quelque chose arrive. C’est la réponse la plus authentique et la plus directe.

Quelles traces filmées avez-vous gardées de cette période de confinement ?

Le Festival du film de Thessalonique en Grèce a commandé à plusieurs cinéastes un court métrage de trois minutes, à filmer avec ce qu’ils avaient sous la main. J’ai réalisé un court intitulé Visite, qui est une petite histoire triviale en temps de pandémie.Cela m’a donné l’occasion de commenter ces journées passées en quarantaine. Je me suis débrouillé pour tourner le film en un jour, avec mon téléphone. La post-production est faite maison, mes collègues ont terminé le travail chez eux, en utilisant l’équipement de base qu’ils avaient à disposition.

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Le coronavirus, cette menace invisible, est le protagoniste principal. Le film est un appel au rassemblement. A la fin, les deux personnages, affublés de masques, regardent une scène de mon film Au-delà des montagnes (2015) dans laquelle des milliers de spectateurs sont réunis sur une place pour assister à un spectacle – tout le monde est ensemble, épaule contre épaule. La pandémie nous isole et j’ai hâte que cette période difficile soit derrière nous, qu’on puisse à nouveau se serrer la main et s’embrasser.

Quelles autres activités vous ont occupé pendant le confinement ?

 

Au début, je suis resté chez moi comme on nous l’avait demandé. Je lisais, je naviguais sur Internet, je faisais des siestes dans mon salon. Quand j’ai réalisé que ça allait durer un moment, j’ai réajusté mes projets professionnels. J’ai notamment écrit une douzaine d’articles commandés par une maison d’édition chinoise, dont le but était de diffuser des connaissances générales sur le cinéma. A Pékin, après quatorze jours en quarantaine sans présenter de symptômes, on pouvait recommencer à sortir en respectant les mesures de distanciation physique.
Comme nous avions déjà fait l’expérience de l’épidémie de SARS, les gens étaient conscients de la gravité du virus pour la santé publique. Ils se sont pliés aux ordres de quarantaine, ont accepté de sacrifier leur liberté à court terme afin d’assurer leur sécurité et celle des autres. 
Après deux semaines, j’ai donc pu me déplacer entre mon appartement et mon bureau ; j’écrivais un scénario le matin, et l’après-midi je m’occupais du montage d’un autre film. Je travaille sur un film que j’ai commencé en 2001 et un jour, alors que je visionnais les rushes, je suis tombé sur un slogan écrit sur un mur : « Longue vie à la belle unité des peuples de ce monde ». 

Avez-vous revu certains films pendant cette période ?

J’ai revu des films de Chaplin, notamment Les Lumières de la ville, Les Temps modernes et Le Dictateur. Ce sont des réflexions puissantes sur l’économie, la technologie et la politique en temps de crise, tournés par un cinéaste de génie pendant la Grande Dépression.

 

 

Quelles sont les conséquences de la crise sur l’industrie cinématographique chinoise ?

Toutes les villes chinoises, y compris Pékin, reviennent progressivement à une situation normale. Les commerces ont rouvert, mais les cinémas restent fermés jusqu’à nouvel ordre. Toute l’industrie du cinéma subit une énorme pression. Les derniers chiffres indiquent que plus 5000 cinémas ont fermé en Chine. Pendant le confinement, les gens se sont habitués à visionner les films sur internet, et certains ont commencé à remettre en question l’intérêt de la salle de cinéma, ce que cela signifie d’aller au cinéma. Si cette idée se répandait, ce serait catastrophique car le cinéma est, avant tout, l’art du rassemblement par excellence. Quand les gens sont dispersés, c’est le règne de l’autocratie. Nous devons donc à tout prix défendre l’existence des cinémas.

Vos films se déploient souvent sur de longues périodes, voire des décennies. Est-ce que l’expérience du confinement a modifié votre rapport au passage du temps ?

Par la fenêtre de mon bureau qui donne sur une cour, je vois un peuplier. Quand l’épidémie a commencé nous étions en hiver, je ne voyais que des branches nues et des feuilles mortes. Au printemps, de petites pousses vertes ont commencé à apparaître. Et maintenant que l’été s’installe, c’est un feuillage dense que je vois par la fenêtre. Le quotidien débarrassé de son tourbillon d’activités, nous avons plus de temps pour nous, pour réfléchir à tout cela : la nature est toujours en mouvement, elle poursuit son cours, même lorsque les humains changent leurs modes de vie. Une journée reste divisée entre le jour et la nuit, tout simplement. Le cycle des saisons ne va pas s’arrêter pour qui que ce soit. Cela m’a aussi fait réaliser à quel point les êtres humains sont vulnérables ; la pandémie met en évidence nos faiblesses et nos limites.

Qu’est-ce que la crise actuelle révèle d’autre sur nos sociétés modernes selon vous ?

La pandémie a provoqué la suspension des vols internationaux et la fermeture des frontières, nous sommes confinés à la maison, nous ne pouvons plus nous déplacer librement. Or au fil des siècles, le développement de l’humanité s’est toujours fait grâce aux échanges, aux contacts. Tout cela a été mis sur pause, ce qui favorise la montée du nationalisme. Quand, dans un pays, le sentiment national grandit, les droits individuels s’affaiblissent. Une pandémie virale entraîne nécessairement des réactions conservatrices, et cela a pour conséquence de renforcer tous les conservatismes.

De quel monde rêvez-vous pour l’après ? Que redoutez-vous ?

On peut voir les choses de façon positive ou négative. Quand nous serons sortis de cette crise, on pourra choisir de penser que c’est la solidarité et l’entraide qui nous ont aidés à traverser les difficultés, ou bien que c’est la quarantaine et l’isolement qui nous ont sauvés. Je penche personnellement plutôt pour la vision positive, et je crois que la quarantaine peut aussi être vue comme un acte de communion, de solidarité.

Portrait de couverture : (c) Philippe Quaisse / Pasco

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