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Matthieu Longatte : « J’aime bien l’idée de faire passer un truc profond avec un minimum de mots » 

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Créateur en 2014 de la chaîne YouTube « Bonjour Tristesse », une chronique dans laquelle il (ou plutôt son alias) poussait de savoureux coups de gueule politiques face-caméra, Matthieu Longatte revient avec la série à sketchs Narvalo. Diffusée dès ce soir sur Canal+elle se déploie sous la forme de courtes immersions brutes, drôles et profondes dans les histoires de jeunes banlieusards qui conjurent la galère par l’imaginaire. Rencontre avec le comédien qui prouve, à travers cette première réalisation, qu’il sait aussi bien manier les punchlines que la caméra. 

Raconte-nous la genèse du projet. 

À la base, je voulais faire une série sur les légendes urbaines. J’étais un peu fasciné par les histoires que t’entends de la bouche de plusieurs personnes qui jurent que c’est arrivé à leur cousine ou à eux. Et du coup j’avais écrit un premier épisode dans cet esprit-là. Et puis après je me suis rendu compte que mon entourage et moi, on avait vécu assez d’histoires spectaculaires pour avoir envie de les voir à l’écran. Je trouvais ça rigolo de recréer artistiquement des souvenirs de jeunesse.

Alice Rahimi, Mathilde La Musse

Les acteurs, visiblement très doués, sont pour la plupart inconnus du grand public. Comment s’est passé le casting ? 

Y’avait cette idée d’aller chercher des gens vrais. On est passés par des associations comme 1000 visages [fondée en 2006 par Houda Benyamina, réalisatrice de Divines, ndlr], qui a surtout ramené des techniciens sur le plateau mais aussi quelques comédiens. Le LABEC aussi [le LABoratoire d’Expression et de Création, fondé par l’association Plus Loin, ndlr], qui est un atelier animé par Sékouba [Doucouré, qui joue dans la série, ndlr]. C’est ce qui m’a permis de dénicher des talents bruts. 

Mais à vrai dire, je comprends pas trop la scission entre comédiens « amateurs » et comédiens « professionnels ». J’ai eu la chance de naviguer dans le cinéma indé avec Donoma par exemple [signé Djinn Carrenard, ce film choral avait fait parler de lui en 2009 du fait de sa réalisation atypique – son budget aurait été de 150€, ndlr] et d’y rencontrer des comédiens extraordinaires que l’industrie ne met pas du tout en avant. Là, c’est la même chose. Ce sont des putains d’acteurs. J’ai ce plaisir de les mettre en avant pour qu’on puisse discerner leur talent. J’avais aussi envie de les mixer avec des comédiens qui ont plus l’habitude de tourner sur des grands plateaux de cinéma, comme Slimane Dazi [vu récemment dans Terminal Sud de Rabah Ameur-Zaïmeche ou la série Le Bureau des légendes, ndlr] ou Déborah Lukumuena [révélée en 2016 dans Divines de Houda Benyamina, ndlr]

Les épisodes sont tous structurés de la même manière : un personnage raconte à son entourage une histoire et un flashback nous catapulte dans son récit. Pourquoi ce choix ? 

Quand on était plus jeunes avec mes potes, on passait beaucoup de temps à rien foutre. On attendait le bus, on attendait les premiers trains, on attendait que quelqu’un ait un appart ou le permis et on meublait le temps avec les anecdotes des uns et des autres. Dans ces moments-là, j’avais vraiment le sentiment qu’on se projetait dans le cinéma de chacun. J’ai voulu recréer ça à l’écran, en ayant du coup une esthétique beaucoup plus naturaliste quand les personnages sont en train de se raconter et une esthétique moins réaliste quand on rentre dans les flashbacks, qui sont plus de l’ordre de l’imaginaire. 

On a l’impression que la série navigue entre légendes urbaines, pures fictions et histoires vraies. Comment as-tu brassé toutes ces matières ? 

Au final, y’a qu’un seul épisode qui est inspiré d’une légende urbaine, c’est « Presque princesse ».  Le reste, c’est à peu près 95% d’histoires vraies. Dans un épisode par exemple, celui du mec qui se dispute avec son beau père alors que ça faisait 8 ans qu’il était avec sa copine [intitulé J’ai pris la confiance, ndlr], je me suis inspiré de la fin d’une histoire qu’on m’avait racontée. J’ai réinventé tout le reste. C’est comme dans l’épisode J’accouche et j’te quitte. C’est une espèce de best-of de tous les pires trucs qui sont arrivés à mes amies quand elles ont accouché. 

« Le texte, y’a que ça qui peut te sauver parce qu’après, tout est aléatoire »

En épilogue des épisodes, en guise de moralités, tu convoques des citations de personnalités connues (Oscar Wilde, Churchill) ou d’anonymes. Qu’est-ce qui te plaît dans ces formulations brèves, lapidaires ?

J’aime bien l’idée de faire passer un truc profond avec un minimum de mots. Et je trouve que les citations à la fin donnent un petit peu de recul, rééclairent en quelques secondes ce qu’on vient de voir avec une autre lumière.

Tarik Rehane, Jacky Stunt

Du titre de la série aux dialogues, il y a tout un travail sur la langue, l’argot, ce qui caractérise un peu ce que tu fais depuis Bonjour Tristesse. Peux-tu nous parler du processus d’écriture  ?

J’crois que c’est Céline qui disait qu’écrire les mots, c’était les tuer, que c’est très dur de laisser les mots « vivants » en les écrivant. J’ai toujours écrit de manière très orale. Quand j’ai des interjections, des tics de langage, des « hein », je les écris – ils sont bizarres, mes scripts ! Mais j’ai l’impression que créer une oeuvre audiovisuelle, c’est plus difficile qu’écrire un livre, parce qu’en fait tu peux perdre le naturel de l’écriture avec les comédiens, à la réalisation, au montage, au son. Ça, c’est mon unique angoisse tout le long. C’est comme si j’avais ce naturel entre les mains et qu’à chaque étape, il pouvait glisser. Le texte, y’a que ça qui peut te sauver, parce qu’après tout est aléatoire. Mais j’ai essayé de faire en sorte qu’il y ait une rythmique complètement différente que dans Bonjour Tristesse. 

Est-ce que c’est aussi une façon pour toi de contrer les clichés qui présentent les habitants de banlieue comme des gens qui ne maîtrisent pas la langue académique? 

J’ai pas fait une série contre ça, parce que je n’avais pas d’angle idéologique à l’écriture, mais c’est vrai qu’on dit souvent que les banlieusards ne savent pas parler alors qu’en vrai, pour moi, y’a un rapport au langage qui est ultra riche. C’est plein de néologismes, d’expressions qui rayonnent, qui viennent d’une ville en particulier puis qui se diffusent sur le département, sur l’Île-de-France puis sur la France. Y’a un verbe, y’a une capacité de storytelling qui est brodée à l’ennui. Pour moi, le langage de banlieue est plus associé une richesse qu’à une faiblesse. Mais c’est pas le cas pour tout le monde. 

Samir Decaza

À travers des récits de gardes à vue ou de contrôles policiers, la police est très présente dans la série, mais de manière presque diffuse. Pourquoi ?

Bah ouais, justement, j’ai un ami qui m’a dit : « Mais t’as fait 6 épisodes sur 10 avec la police! »J’avais même pas remarqué. Au début, j’étais sûr que ce serait le truc le moins politique de l’histoire de ma vie. Mais faut dire qu’entre nos 17 et 21 ans, tu prenais le shit, l’alcool, les flics, t’avais 85% de nos discussions. Du coup, ça induit de fait des problématiques sociales et c’est le fil de l’histoire qui amène à rencontrer des personnages ou à vivre des événements qui racontent des choses politiquement. Mais ça a été vraiment très indirect quoi. 

Quel regard portes-tu sur les débats actuels autour des violences policières ? 

J’ai l’impression que ça fait très longtemps que ça va mal et pour moi, la seule avancée, c’est que ça commence à devenir un débat public qui sort des banlieues. Parce que les banlieues, ça fait longtemps qu’elles sont alertes. Mais j’ai pas l’impression les violences policières diminuent ou cessent, ni que l’appareil judiciaire s’adapte de manière à pouvoir les condamner à juste niveau. Et surtout, il y a une politisation qui est encore plus importante qu’avant. J’ai le sentiment qu’avant, y’avait un espèce de racisme basique, débile, qui commence à se transformer en projet politique chez pas mal de policiers. C’est très préoccupant qu’une partie des gens armés se sente proche des politiques d’extrême droite. 

: « Narvalo » de Matthieu Longatte / 8 épisodes / Diffusion sur Canal+ à partir du 14 septembre 

Images :  ©  Alessandro Clemenza Canal+

La bande-annonce de Narvalo

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