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[INTERVIEW] Benjamin Parent : « Il faut changer le discours dominant »

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Avec Un vrai bonhomme, Benjamin Parent signe un beau récit initiatique qui oppose deux frères ; l’un, Tom (Thomas Guy), garçon sensible qui s’apprête à faire sa rentrée et l’autre, Léo (Benjamin Voisin), dur à cuire déterminé à faire de Tom un mec, un vrai. A ceci près que Léo, décédé, n’apparaît plus qu’aux yeux de Tom… Après le court-métrage remarqué Ce n’est pas un film de cow-boys, le cinéaste passe à la vitesse supérieure sans délaisser pour autant son cheval de bataille : déconstruire les stéréotypes autour de la virilité. Rencontre.

Ton court-métrage Ce n’est pas un film de cow-boys a fait grand bruit à sa sortie, d’autant plus en pleine Manif pour tous.

Effectivement, il a été attaqué par La Manif pour tous mais c’était 2 ans plus tard, en 2014. Ça m’a fait plus de pub qu’autre chose. C’est fou parce que, même 7 ans après, les gens m’en parlent toujours. Il a eu une notoriété incroyable qui m’a permis d’avoir tous les rendez-vous que je voulais dans ce métier, c’est une chance inouïe. Disons qu’il a pleinement rempli sa fonction, en plus d’être un révélateur pour Finnegan Oldfield. C’est aussi le film qui m’a fait prendre conscience que je voulais parler de masculinité.

Considères-tu la thématique de la construction masculine comme la base de ton travail ?

Je me souviens qu’à l’époque, lors d’une interview, on m’a dit que je parlais de masculinité et je n’ai pas su quoi répondre. Je me suis rendu compte que c’est un sujet qui me touche parce qu’il renvoie à mon adolescence. Dans tout ce que je fais, il y a cette question de « l’homme que tu veux être » qui revient. On parle de de sexisme, de harcèlement… Ces choses-là sont faites par des hommes. C’est un problème de construction de la masculinité, qui renvoie à des modèles dont certains nous font du tort. Enfant, j’avais un poster d’Arnold Schwarzenegger dans ma chambre et mon frère en avait un de Sylvester Stallone. Pour nous, c’était normal d’aimer un mec baraqué avec des armes à feu. C’est le cinéma qu’on regardait mais, quand tu y regardes de plus près, c’est absurde. Mon but est de montrer quels nouveaux modèles d’hommes on peut voir au cinéma.

Un vrai bonhomme intègre plusieurs références risquées pour un film français, comme les teen movies ou le culte Fight Club (1999). Comment es-tu parvenu à te les approprier ?

Je ne voulais pas imiter la banlieue américaine ; je voulais que ce soit le monde dans lequel j’ai grandi, avec des immeubles, un lycée moderne, des routes de campagne et des forêts. Pour le cinéma américain, ma référence vient davantage de Hulk que de Fight Club. Il y a beaucoup de références aux comics, très diffuses, notamment sur la couleur des vêtements de Tom et Léo qui évoquent ceux de Hulk. On peut dire que je considère Un vrai bonhomme comme un film de superhéros, mais traité d’une manière réaliste et profondément française. Dans l’écriture, j’ai été influencé par le film de Robert Redford Ordinary People (Des gens comme les autres, 1981), qui parle de deuil. Il y a des choses que j’aime beaucoup dedans, dont cette mère qui perd toute connexion avec son fils vivant, sachant que l’aîné, qui est mort, était son préféré. Cette sorte de non-conflit m’a influencé, parce que je ne voulais pas de scène avec Laurent Lucas qui hurle sur son fils. Au contraire, je montre qu’il n’y a plus aucun lien entre eux, ce qui est encore pire.

Les clichés du teen movie sont superbement détournés dans le film.

Je me rappelle avoir vu Le Nouveau (Rudi Rosenberg, 2015), où le héros se fait emmerder par une bande de petits cons qui n’existent pas vraiment. Ils sont juste montrés comme des diables. Pour mon film, je voulais que Steeve soit un méchant mais qu’une scène le montre sous un jour plus bienveillant. C’est un méchant, mais en vérité les méchants n’existent pas. Tout comme le personnage de Clarisse, dont on me parle souvent parce qu’elle ne correspond pas aux canons de beauté. J’aimais le fait que Tom soit attiré par elle non pas parce qu’elle est reine des pom-pom girls mais parce qu’elle incarne une puissance qui va au-delà de la simple beauté physique.

Un vrai bonhomme parle aussi de traumatisme et de deuil. Pourquoi avoir choisi d’aborder ces thématiques en faisant mourir Léo ?

Quand j’ai eu l’idée du film avec Tristan Schulmann et Victor Rodenbach lors d’une séance de brainstorming en 2015, on a réalisé que ce serait beaucoup plus intéressant si Léo mourrait. Par exemple, dans la scène du basket, Léo pouvait carrément être sur le terrain au lieu de rester sur un banc pour encourager Tom. Mais je n’ai jamais voulu faire un film sur le deuil. Ou alors c’est le deuil d’une masculinité toxique. C’est aussi un film sur le retour à la vie : la mère, jouée par Isabelle Carré, s’appelle Ariane parce que c’est elle qu’il faut suivre. Elle est enceinte, elle avance. Les hommes sont des loques à côté.

On a l’impression que l’injonction au conformisme perdure sur les bancs de l’école. Quelle est ta vision du problème ?

Pour permettre aux jeunes d’être eux-mêmes, il faut changer le discours dominant. Le gouvernement a proposé des choses, comme l’ABCD de l’égalité en 2013 (programme d’enseignement dont l’objectif est de lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre, ndlr), mais qui a rapidement été annulé à cause de conneries qu’ont pu raconter La Manif pour tous. Je me rends également compte que le sujet des injonctions autour de la virilité est encore méconnu par les gens de plus de 40 ans. Ils ne se rendent pas compte que ce ne sont que des constructions. Je pense au livre d’Olivia Gazalé, Le mythe de la virilité, qui raconte qu’il y a toujours eu des crises de la masculinité (doutes et remises en cause du rôle traditionnel des hommes, ndlr), des mecs qui disaient « c’était mieux avant » il y a 800 ans. Je pense aussi que l’éducation à l’histoire est primordiale ; on ne parle pas suffisamment de certaines choses, comme la place des Noirs ou des femmes dans l’histoire de France. Il faut casser la gueule au roman national, avec cette image du Roi sur son cheval qui se cabre, de ces femmes qui se pomponnent… Si, dans toutes les histoires qu’on raconte aux enfants, c’est une princesse qui ne pense qu’à se pomponner et qui doit se faire sauver par un mec viril qui tabasse tout le monde… Je ne dis pas qu’il faut supprimer Cendrillon ou La Belle au bois dormant, mais qu’il faut réinventer les histoires. C’est de l’éducation, donc ça passe automatiquement par des questions de représentation dans les fictions, dans les romans… La culture a un rôle majeur à jouer dans ce domaine.

Photos : (c) Ad Vitam

Un vrai bonhomme
de Benjamin Parent (Ad Vitam, 1h28)
Sortie le 8 janvier

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