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Covid19 et cinéma, l’avis d’un psy: «‘’Contagion’’ était comme un référentiel pour imaginer ce qu’on vivait »

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Psychiatre à l’hôpital Saint Antoine à Paris et auteur de Pop et psy (éditions Plon), Jean-Victor Blanc s’est fait une spécialité d’analyser les représentations des troubles psychiques dans la pop culture pour mieux les faire comprendre au grand public. On lui a posé quelques questions sur comment le cinéma nous accompagne en cette période de crise du Covid-19.

Juste avant le confinement, on a vu beaucoup de personnes se ruer sur des films d’épidémie – sorti en 2011, Contagion de Steven Soderbergh était par exemple en mars l’un des dix films les plus téléchargés sur Itunes. Qu’est-ce que cela révèle ?

Jean-Victor Blanc : Les gens avaient du mal à réaliser à quel point la crise allait bouleverser leur vie. Très souvent, mes patients me disaient « on a l’impression d’être dans une fiction » : cette référence au film de Soderbergh revenait souvent dans les médias également. C’était comme une sorte de référentiel sur lequel on a pu s’appuyer pour essayer d’imaginer ce qu’on était en train de vivre. Par rapport à Contagion, j’ai trouvé par ailleurs vraiment intéressant que des scientifiques liés à l’université de Columbia fassent appel à son casting (Kate Winslet, Marion Cotillard…) pour sensibiliser le public aux gestes barrière dans des vidéos de prévention. C’est un peu ce que j’essaye de faire à travers mon livre Pop et psy ou dans mes conférences, c’est-à-dire passer des messages de santé en prenant appui sur la fiction.

A lire aussi : [INTERVIEW] Le psy Jean-Victor Blanc parle culture pop et psychiatrie

Beaucoup d’articles ont noté que les films de Louis de Funès massivement proposés par les chaînes ont pu servir d’ « antidépresseur » dans cette période. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des films qui ont été plébiscités pour essayer de s’échapper d’une réalité morose. Il y eu les films de Louis de Funès ou bien Dirty Dancing d’Emile Ardolino dont la diffusion début mai a eu beaucoup d’écho alors que ça faisait longtemps qu’il n’était pas passé à un horaire aussi suivi. Ces films « Madeleine de Proust »,  ramènent le spectateur au passé,  à une empreinte émotionnelle de l’époque à laquelle ils l’ont vu. Plusieurs patients m’ont d’ailleurs fait la réflexion que ça leur faisait un effet étonnant lorsqu’ils voyaient des films avec des personnages se tenir proches les uns des autres, ou danser dans des boîtes de nuit. Comme quelque chose qui paraissait déjà lointain, presque de la science-fiction.

Repli sur soi, hypocondrie, dépression… On imagine que la situation de confinement a accentué ces troubles chez certaines personnes. En général, ces pathologies vous semblent-elles bien représentées au cinéma ?

Pour l’instant, pendant le confinement et par rapport à sa levée, on n’a pas observé de nouvelles pathologies, mais plutôt des angoisses qui vont se centraliser sur la propreté, ou des idées délirantes qui vont avoir pour objet la pandémie. A ce sujet, Aviator de Martin Scorsese, biopic sur Howard Hugues, dépeint assez justement la peur obsessionnelle du protagoniste pour les germes : il est dans une sorte d’angoisse qui le mène à ne rien jeter, à tout accumuler. C’est ce qu’on appelle le syndrome de Diogène. Safe de Todd Haynes montre bien aussi l’articulation entre une angoisse personnelle qui monte, avec beaucoup de signes qui évoquent une dépression, et un discours social dominant autour de la protection, l’idée qu’il faut s’aménager un safe space par rapport à un monde hostile.

Quand on est soi-même sujet à des troubles psychiques, regarder des films qui les mettent en scène peut-il aider à relativiser ?

Regarder Contagion ne m’apparaît pas comme le meilleur anxiolytique. Mais, auprès des patients, les films peuvent plutôt être utiles par rapport à leur entourage. Par exemple, pas plus tard que cette semaine, une jeune patiente avec un problème de dépendance me faisait part de la difficulté de faire comprendre à son amie ce qu’était la dépendance, à quel point cela la dépassait. Pour le coup elle m’a demandé des œuvres de fiction qui pourraient l’aider à mieux expliquer son trouble, je lui ai parlé de Ben Is Back de Peter Hedges ou de My Beautiful Boy de Felix van Groeningen. Après, quand je parle de films à mes patients, je leur dis bien que les films ne sont pas là pour documenter leur maladie, ni là pour représenter fidèlement ce qu’ils ressentent. Mais on peut prendre appui sur eux pour engager une discussion, trouver des ressemblances.

Pensez-vous qu’à la réouverture des salles, suite à la crise, tout le monde se jettera sur les feel good movies, ce qui aurait bien sûr une incidence sur la vie des films traitant de sujets durs, délicats ?

C’est difficile de se projeter : est-ce que les gens vont chercher un refuge dans des œuvres sans trop de profondeur ou au contraire sur des films plus exigeants, voire parfois effrayants comme on l’a vu avec Contagion ? De la même façon, on peut s’interroger sur comment les cinéastes vont évoquer la période. J’ai 32 ans, je n’ai donc jamais vécu de crises de ce type. Mais si on prend le référentiel des attentats de 2015, qui ont été un traumatisme psychique à large échelle, finalement, le cinéma s’est assez peu emparé du sujet.


Le docteur Jean-Victor Blanc anime tout au long de l’année les conférences « Culture Pop et Psy » tout au long de l’année dans les cinémas mk2. Ce cycle de conférences propose, à partir de références à la culture pop, de donner des clés de compréhension sur les grands enjeux de la psychiatrie moderne. En convoquant Miloš Forman, Britney Spears et Amy Winehouse, le Dr Jean-Victor Blanc, psychiatre, propose un éclairage ludique et scientifique sur la santé mentale. Il fait le pari qu’en faisant mieux connaître les troubles psychiques, la discrimination des personnes atteintes pourra diminuer.

Retrouvez ici tous les renseignements


Image de couverture : Contagion de Steven Soderbergh (c) Warner Bros. France

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