
Je fais partie de ces gens que l’été angoisse. Je vois déjà les lecteurs assidus de cette chronique, c’est-à-dire ma mère, soupirer en se demandant ce qui concrètement dans la vie ne m’angoisse pas. À défaut de nous lancer maintenant dans cette conversation qui remettrait en cause quarante ans d’éducation (bisou, maman), réjouissons-nous plutôt tous ensemble que mes angoisses servent à alimenter cette page (et à payer mon loyer) ! Ce n’est d’ailleurs pas tant l’été qui m’inquiète.
Je gère à peu près l’idée du maillot de bain, ayant fait très tôt le deuil d’un summer body. Je tolère les promenades avec un pull sur les épaules, ayant finalement compris que ça ne signifiait pas forcément « être de droite ». Et j’avoue même ici ne jamais refuser une Soca Dance quand elle s’impose. Non, le principe de l’été qui m’angoisse, c’est l’injonction à la détente. Ce fameux lâcher-prise que, ironie du sort, on nous impose partout.
Comme si, après dix mois de l’année à fonctionner au max, il faudrait savoir débrancher juste le temps d’une baignade sur une plage bondée et d’un spritz hors de prix en terrasse, pour ensuite rebrancher et repartir de plus belle. Des box Internet, voilà ce qu’on serait. Moi, désolé, je suis un vieux modèle, et ma mise à jour est lente. J’adorerais que la charge mentale d’une année entière se dissolve au premier plongeon. Mais moi, tandis que j’avance péniblement dans l’eau, entre deux cris aigus et un « elle est plus froide que d’habitude, non ? », je rumine en maillot. Mon seum prend l’air, me direz-vous.
Mais, cet été, je vais plutôt l’emmener au cinéma. Martin Darondeau et Bertrand Usclat ont pensé aux gens comme moi que l’été tend. Leur film De la Comédie-Française parle de charge mentale, de collègues relou, de conflit à résoudre, de badge oublié et de deadline à tenir. Ta vie de bureau, mais dans la Maison de Molière. Tout de suite nettement plus chic. Et drôle. En un peu plus d’une heure, ça file, ça fuse, et dans les pas de la géniale Pauline Clément, le chaos du quotidien devient follement léger. À quelques heures de la première de son spectacle, Nina encaisse, gère, rafistole, console et s’offre même le droit d’en avoir marre. Et il se passe quelque chose à l’image d’un peu merveilleux, le plaisir d’un film malin, joyeusement écrit, où tout le monde s’amuse à rire du pire avec une infinie tendresse pour tous nos ratés, nos doutes, toutes nos contradictions.
Dans cet océan de l’été, gonflé à bloc de super-héros et de plagistes trop bien gaulés, un film comme une bouée pour te rappeler que c’est OK d’avoir parfois l’impression de te noyer. Que oui, au milieu des vagues, c’est souvent dur de continuer à nager. Mais que, malgré tout ça, que ce soit dans le petit ou le grand bain, l’important reste quand même de continuer de se jeter à l’eau. Pensez tout de même à vous mouiller la nuque avant.
De la Comédie-Française de Martin Darondeau et Bertrand Usclat, Zinc./Warner Bros. (1 h 12), sortie le 22 juillet