
En juin 2021, Arnaud Idelon et ses associés investissent une ancienne usine de Bagnolet. Dans ce bâtiment en sursis, Le Sample installe un tiers-lieu à bas coût : des résidences d’artistes, des associations, des fêtes, des performances… Pendant cinq ans, le site est un morceau de ville mis entre parenthèses, un espace de création et de sociabilité à quelques mètres du périphérique. Le 30 juin dernier, l’expérience s’est achevée : le propriétaire, après plusieurs années de mise à disposition à titre gracieux, a choisi d’y construire un hôtel. Le phénomène n’est pas isolé. Au même moment, La Flèche d’Or a cessé ses activités avant des travaux qui doivent permettre sa réouverture en 2027, tandis que son futur mode de gestion sera soumis à un appel à projets.
À l’automne, ce sera au tour de La Station – Gare des Mines de fermer pour près de trois ans, le temps du réaménagement de la porte d’Aubervilliers. Après dix ans de baux précaires, la Ville a prévu son implantation pérenne. Mais son modèle repose à 85 % sur ses recettes propres (billetterie, bar) : trois ans sans activité régulière, c’est un gouffre. Ces trajectoires ne racontent pas une seule crise. « Pas de cause unique, pas de responsable unique », nous prévient Idelon. Le Sample dépendait à seulement 6 % des subventions : sa fermeture relève d’abord d’un choix immobilier. À La Flèche d’Or, les travaux et la remise en jeu de la gestion rebattent les cartes. À La Station, c’est le calendrier de l’aménagement urbain. Fin 2025, Fawa, lieu de vie solidaire et queer installé sous le périphérique à porte de la Villette, a lui aussi été placé en liquidation judiciaire, après un lourd endettement lié à d’importants travaux de mise en sécurité.
Le provisoire, éternel talon d’Achille
Lorsque ces lieux disparaissent, ce ne sont pas seulement quelques soirées qui s’éteignent. Avec eux partent des espaces de travail pour les artistes, d’expérimentation ou de sociabilité pour des communautés qui disposent de peu d’options. La Flèche d’Or, Le Sample, La Station ou Fawa accueillaient notamment des communautés queer et racisées, ainsi que des artistes émergents. « On ne perd pas juste un lieu mais tout un écosystème artistique, des pratiques, le bouillonnement créatif d’une ville », insiste Idelon. Ces lieux ont un point commun : ils s’installent souvent là où la Ville n’a pas encore décidé quoi faire. Une ancienne usine, une gare désaffectée, un terrain en attente d’aménagement… Des espaces soustraits temporairement à la pression du marché, où s’inventent des usages que l’économie classique financerait difficilement. « D’une certaine manière, nous sommes les gentilles marionnettes qui animent des endroits vacants le temps que ces bâtiments reviennent dans le marché, résume Idelon. C’est ce qui les rend inévitablement précaires et temporaires. »
Pour Luca Pattaroni, sociologue et spécialiste de la contre-culture dans la ville gentrifiée, cette mécanique dépasse largement Paris. Les occupations temporaires offrent une chance aux acteurs culturels, mais les condamnent aussi à rester dans « un interstice », exposés à la concurrence de ce qui rapporte davantage. « L’objet culturel devient aussi un objet de jeu financier », observe-t-il. Même lorsqu’un lieu est propriété publique, comme La Flèche d’Or, il peut devenir une ressource foncière rare, soumise à des arbitrages, à une mise en concurrence, et au changement de couleur politique des municipalités. Ces fragilités se doublent d’un contexte national tendu, avec des baisses drastiques des financements publics de la culture depuis 2025. La disparition, en juin, du groupement d’intérêt public France Tiers-Lieux, qui coordonnait depuis 2022 la politique nationale en faveur des tiers-lieux, en est un autre signal. Le réseau dénonce un désengagement de l’État, tandis que celui-ci assure que les dispositifs seront poursuivis autrement.
D’après Pattaroni, cette évolution nourrit une contradiction : les pouvoirs publics encouragent les tiers-lieux et l’urbanisme transitoire, tout en demandant aux structures de se débrouiller par elles-mêmes. Les « anciens squatteurs sont parfois contraints de devenir des manageurs avec les marchés publics ». À mesure que les lieux sont institutionnalisés, ils gagnent parfois en reconnaissance ce qu’ils perdent en autonomie. « Soit on rentre dans les clous, soit on disparaît », résume-t-il. Alors, comment sortir de cette mécanique ? Idelon ne réclame pas simplement davantage de subventions. Le véritable levier serait foncier : créer des coopératives ou des sociétés civiles immobilières, recourir à des baux de longue durée, afin de sortir ces lieux de la seule logique du marché. Lorsque l’équipe du Sample envisageait de racheter le bâtiment qui les accueillait, une question revenait : « À partir de quand Le Sample n’est plus Le Sample ? » Augmenter les jauges, les prix ou les surfaces aurait permis une viabilité économique, mais au risque de détruire ce qui faisait précisément sa valeur. Pour Idelon, leur survie ne pourra donc pas reposer sur un seul acteur : propriétaires, artistes, société civile, collectivités et État doivent trouver ensemble des moyens de sécuriser ces espaces. Il ne s’agit donc pas seulement de trouver où danser demain, mais de savoir si la Ville veut encore préserver des lieux dont la valeur ne se mesure pas seulement à ce qu’ils rapportent.