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Sophie Letourneur : « Tous ces tabous autour du sexe féminin, c’est une histoire de honte »

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En mêlant dans des dispositifs ludiques et très libres le documentaire, l’autobiographie et la fiction pour décortiquer l’intime le plus trivial de ses personnages, Sophie Letourneur (La Vie au ranch, Les Coquillettes) fait bouger les cadres d’un cinéma français qu’elle s’efforce de désacraliser. Son nouveau film, Énorme, est à la fois drôle, impudent, et très juste sur tout ce qu’une grossesse vient chambouler dans les corps et l’équilibre d’un couple – campé par les grandioses Marina Foïs et Jonathan Cohen. Rencontre avec l’une des cinéastes les plus passionnantes de sa génération.

Ton dernier film, Gaby Baby Doll, est sorti il y a six ans. Que s’est-il passé depuis?

J’ai commencé à écrire Énorme avant même le tournage de Gaby Baby Doll, mais c’est vrai que c’est un film qui a pris beaucoup de temps. J’ai fait un gros boulot d’enquête sur le monde de la musique classique [le personnage de Claire, joué par Marina Foïs, est une grande pianiste soliste, ndlr] et sur le milieu hospitalier, car je n’y connaissais rien.

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Comment s’est présenté ce travail d’enquête?

J’ai appelé l’attaché de presse de la Philharmonie de Paris qui m’a suggéré de rencontrer Jacques Thelen, l’agent de Martha Argerich [pianiste argentine, ndlr], du violoniste Renaud Capuçon… À la Philharmonie, ils organisaient justement un concert pour les 70 ans de Thelen, avec quasiment tous les artistes dont il s’occupe. Ils m’ont dit : «Tu pourrais faire un faux documentaire sur lui, une sorte de cadeau pour son anniversaire, qui te permettrait de comprendre un peu ce milieu.»

Donc j’ai passé trois mois à faire ça, un docu d’une heure que je lui ai donné – il a pas compris pourquoi je lui offrais ça et il en avait un peu rien à foutre mais moi ça m’a aidée. Et j’ai fait un stage d’observation à la maternité de Saint-Denis, puis un autre à celle de Colombes. J’aime tellement cette période d’enquête que je ne cherche pas vraiment l’efficacité par rapport à mon scénario, donc ça met du temps. Mais tout est lié. Rien ne sert à rien, mais tout n’est pas injecté dans le film non plus.

 

Quand tu te diriges comme ça avec ta caméra vers des milieux très différents, comment les gens t’accueillent?

Les gens s’en foutent du cinéma. Il y a une désacralisation totale, et je trouve ça génial car je ne sacralise pas non plus le cinéma. Quand on tourne avec des gens qui ne sont pas acteurs, le cinéma doit se plier à la vie, respecter les autres.

 « Je voulais raconter la grossesse à ma façon, telle que moi, mes amies ou des gens que j’ai rencontrés l’avaient vécue »

Tu dis que tu ne sacralises pas le cinéma?

Je n’ai jamais voulu faire de cinéma. Moi, je voulais être styliste, puis peintre. Après j’ai fait de l’art vidéo, et enfin j’ai été monteuse pour gagner ma vie, assez jeune. J’ai tenté le concours de La Fémis en montage – que je n’ai pas eu d’ailleurs –, mais je ne me suis jamais dit : «Je veux absolument faire des films et je vais y arriver.» Quand j’ai rencontré Emmanuel Chaumet [le producteur de tous ses films jusqu’à Gaby Baby Doll, ndlr], c’était pour qu’il m’embauche comme monteuse. C’est lui qui m’a dit : «Si tu as un projet, dis-moi.» On a fait mon premier court métrage comme ça [La Tête dans le vide, en 2004, ndlr], et comme il a bien marché ça s’est enchaîné. Ce qui est marrant, c’est que jusqu’à présent j’étais simplement guidée par mon plaisir de faire les choses, je ne pensais pas au spectateur. Mais le combat sur Énorme a été tellement compliqué que ça a un peu fait bouger les choses. Pour la première fois, j’ai eu l’impression qu’il y avait vraiment un sens à ce que je faisais.

Qu’est-ce qui a été si compliqué?

Je crois que ma façon de représenter le sexe féminin et la maternité a été assez déstabilisante pour les gens qui m’accompagnaient. Ils s’attendaient peut-être à une plus franche comédie sur la grossesse, avec une inversion des rôles entre l’homme et la femme. Vu le sujet, les acteurs connus, le fait que je sois une femme réalisatrice, tout le monde s’est un peu emballé, je pense qu’il y a eu un malentendu. Et je crois que l’idée du mélange des genres, pour une comédie, a du mal à passer. Les choses doivent être dans des cases. Alors que je pense que les gens sont capables de voir un film avec une particularité, ils n’ont pas besoin qu’on leur prémâche le truc.

Et puis, c’est un peu comme si c’était obscène de montrer la grossesse, tout ce qu’il y a avant la naissance. Mais à force de ne pas le raconter, les femmes culpabilisent quand ça ne se passe pas bien. Tout ça, ce sont des constatations après coup, car lorsque je me suis dit que je voulais raconter la grossesse à ma façon, telle que moi, mes amies ou des gens que j’ai rencontrés l’avaient vécue, je ne pensais pas du tout que ça pouvait choquer.

Mais qu’est-ce qui, d’après toi, peut choquer dans le film?

Je ne saurais dire exactement, peut-être les histoires de sécrétions ? Tous ces tabous autour du sexe féminin et de la puissance de la matrice, le liquide bleu qu’on met à la place du sang dans les pubs pour les serviettes hygiéniques, c’est une histoire de honte : les femmes doivent avoir honte de leur sexe, honte du sang qui coule de leur sexe.

Et encore, j’ai dû enlever des choses. Par exemple, j’avais un bien meilleur plan de placenta. Là, dans le film, on le voit à peine, de loin. Mais j’avais un plan super, où on voyait la sage-femme et le placenta posé sur le chariot, vraiment comme un objet. Je trouve ça génial, parce que c’est le seul organe que tu peux créer dans ta vie d’adulte.

Il y a des films sur la grossesse qui te plaisent?

Naissance et maternité de Naomi Kawase. C’est un documentaire où elle met en parallèle sa grossesse et le cancer de sa grand-mère. Bon après elle va très loin, c’est-à-dire qu’elle filme son propre accouchement avec une caméra DV et qu’elle mange un bout de son placenta avec des baguettes à la fin. J’avais pleuré, pleuré… j’avais trouvé ça magnifique.

Le film questionne la notion de genre, les rôles très normés assignés aux hommes et aux femmes, notamment quand ils attendent un bébé.

Le film parle pas mal de la norme oui, parce que mes personnages ne sont pas du tout normés. Au départ je joue sur une inversion des genres sur des questions comme la réussite. Claire est une grande pianiste reconnue et Frédéric [joué par Jonathan Cohen, ndlr] se tape toute la charge mentale, la logistique. Même dans leur sexualité, ce sont ses orgasmes à elle qui arrêtent les rapports. Puis à un moment tout cela bouge, et le film s’intéresse plus aux troubles dans le genre qu’à une simple inversion. On réalise que lui est quelqu’un de maternel, qu’il a besoin de prendre soin d’elle, puis de l’embryon également, et elle n’est plus qu’une matrice. Cette question de la place que l’on peut avoir par rapport à l’enfant qui arrive m’importait beaucoup. Moi, j’étais dans un rapport pas du tout normé à mes grossesses et je me posais des questions tout le temps, sur la place que je laissais au père notamment.

Comment travaille-t-on avec un matériau autobiographique?

Je ne peux pas trop faire autrement, mes idées en général partent de là. Mais c’est compliqué. Par exemple dans Énorme, même si c’est extrapolé, je parle quand même un peu du père de mon fils, qui en plus est le monteur de mes films, donc évidemment au montage ça a été compliqué… ça pose beaucoup de questions.

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Tu parlais de la manière dont, pendant une grossesse, le corps de la femme devient une matrice. Comment as-tu abordé cela?

Quand j’ai eu un enfant à 26 ans, j’avais un vrai désir de maternité. Je trouvais ça dingue de fabriquer un enfant, je voulais connaître cette expérience. Et, en même temps, j’ai hyper mal vécu certains aspects, par exemple le fait de prendre énormément de poids. Le film est parti de ça aussi, du fait qu’à la fin je me sentais véritablement énorme et dépossédée de mon corps. Quand on est artiste, on a envie de contrôler les choses, et alors là je n’étais plus du tout mon propre maître. C’était une chose étrange, qui m’horrifiait et que je trouvais hyper belle à la fois. Et en même temps, c’est comique les femmes très enceintes.

Le film est très drôle. D’ailleurs, les deux acteurs que tu as choisis, Marina Foïs et Jonathan Cohen, viennent de la comédie.

Je voulais faire un truc burlesque parce que je me suis dit que si je parlais de la monstruosité de la grossesse sans que ce soit décalé on allait trouver ça horrible. Et puis beaucoup de situations sont grotesques en elles-mêmes : aller aux urgences pour un oui pour un non, jauger les autres couples, passer son temps à écarter les jambes pour vérifier l’ouverture du col… C’est assez délirant. Le comique a surtout été travaillé au moment de l’écriture, car je ne fais pas du tout d’improvisation sur le tournage. Le film est vraiment écrit minutieusement à partir des répétitions avec les comédiens, de témoignages de femmes enceintes et de couples…

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Au cœur de tes films il y a souvent des histoires d’amour exaltées. Ici, tu filmes un couple dans son quotidien le plus trivial.

Au quotidien, ce couple, ce n’est vraiment pas la passion… C’est le couple comme petite entreprise. Chacun a son rôle et sait très bien ce qu’il apporte à l’autre et ce en quoi il l’empêche aussi. Lui l’empêche de s’épanouir, et elle l’empêche de s’occuper de sa propre personne. Certains m’ont dit que ce couple n’était pas crédible, mais qu’est-ce que ça signifie exactement, un couple crédible ? Chacun le construit à sa façon.

Dans tous tes films tu inventes des dispositifs complexes pour mêler le réel et la fiction. Ici, tu as tourné des plans documentaires à la maternité de l’hôpital Trousseau, que tu as ensuite montés dans les scènes de fiction tournées avec tes acteurs. Tu peux expliquer?

On a fait un tournage documentaire pendant un mois à Trousseau, en équipe réduite. J’avais sélectionné plusieurs sages-femmes que j’avais envie de suivre. Je voulais tourner des scènes particulières, comme une analyse du liquide amniotique. Dès qu’un cas qui pouvait m’intéressait se présentait, les sages-femmes venaient me prévenir. On demandait à la patiente si elle était d’accord pour qu’on filme l’examen, en lui disant bien qu’on ne verrait à l’image que ses jambes, qu’on filmerait surtout la sage-femme. La scène du test, quand Claire pense avoir rompu la poche des eaux, c’est monté avec un vrai plan d’examen. Le plan du bébé dans les bras de Frédéric, à la fin du film, c’est aussi du documentaire : on a filmé le bébé dans les bras de son père à qui j’avais demandé de mettre le pull de Frédéric. C’était hyper ludique, j’ai adoré tourner comme ça.

Ça n’a rien à voir avec un tournage avec trente-cinq personnes et des camions, un clap et un assistant qui crie «Silence!» À l’hôpital, j’ai aussi tourné des impros avec ma copine Laetitia Goffi, qui joue dans mon film Le Marin masqué (2011) et qui était enceinte de neuf mois, et avec Mathieu, le régisseur du film. Ces impros, on les faisait avec les sages-femmes quand elles avaient un moment, dans leur bureau. Tout ça faisait à peu près trente heures de rushs en comptant les accouchements – j’en ai filmé une quinzaine.

Le film est tourné entièrement en intérieur.

C’était important de faire quelque chose d’un peu claustrophobe, comme ce qu’on peut ressentir pendant ce neuvième mois de grossesse où on est prisonnière de son état, d’un calendrier qu’on ne maîtrise pas, de sa condition de femme, de son utérus. C’est aussi le moment où le couple devient une cellule familiale, ce qui peut donner une impression d’enfermement. C’est pour ça aussi que j’ai utilisé le format carré. Le chef op disait que c’était un film in utero.

Sur quoi travailles-tu en ce moment?

Un projet de film qui s’appelle Voyages en Italie, avec un s. Je m’attaque à un monstre pour le coup très sacralisé ! Ça interroge le couple, la famille, le désir. Et surtout, j’ai très envie de filmer les enfants. Dans mon projet, ils ont l’âge le pire, 2 ans et demi, 3 ans. Ça va être vachement dur mais mon ambition c’est de montrer à quel point ça détruit tout, enfin beaucoup de choses, et en même temps comment il y a un ravissement quand on regarde son enfant – souvent quand il dort d’ailleurs. Je ne me sens pas du tout dans le mood des séries et de leurs attentes scénaristiques, et en même temps j’aimerais penser à un mode de narration autre que le film d’1 h 30 pour pouvoir aller plus loin dans le trivial, dans l’idée de filmer des petites choses, de rester dans un truc très artisanal. C’est ce qui me ressemble le plus.

Énorme de Sophie Letourneur, Memento Films (1 h 41), sortie le 2 septembre

Portrait : Sophie Letourneur par Giasco Bertoli

Images : Ecce Films

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