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SCÈNE CULTE : « L’âme des guerriers » de Lee Tamahori

C’est une scène de tangihanga, le rite funéraire traditionnel maori. Beth Heke (Rena Owen), assise à côté du cercueil ouvert de sa fille, s’adresse à la défunte en lui caressant le visage. «C’est l’histoire d’une jeune fille qui avait grandi dans cet endroit merveilleux. On lui fit un grand honneur. Elle devint puhi de la marae. La privilégiée. Cette jeune fille tomba amoureuse, comme tous les jeunes. Mais les anciens n’acceptèrent pas le jeune homme. La fille, étant impulsive et têtue, partit avec lui quand même. Son père lui dit qu’elle serait de retour. Que quand tout irait mal, elle reviendrait.» Cette histoire, son histoire, nous est dévoilée après quatre-vingts minutes de drame effroyable dans un ghetto d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. La jeune fille y est une femme battue, luttant pour élever ses cinq enfants au milieu des gangs, et le jeune homme, un macho alcoolique et brutal appelé Jake et surnommé « Muss » (« le muscle »), incarné par Temuera Morrison.

Dans ce premier long métrage, qui fit grand bruit à sa sortie, Lee Tamahori attaque le malaise social au bulldozer, filmant avec une rage antinaturaliste (photographie rouge carmin, compositions graphiques inspirées par Francis Ford Coppola et Martin Scorsese) le quotidien de ces autochtones déclassés, qui bradent leurs mythes contre les restes d’une sous-culture mondialisée. Ce n’est qu’après avoir touché le fond que Beth revient sur les terres de ses ancêtres et que le film explicite sa nature de conte universel. La mise en scène épouse l’émotion du deuil, resserrée sur les visages, accordant à chacun un temps de parole et de recueillement, avant que les chants archaïques ne ravivent une fierté presque éteinte. Loin de ce lieu sacré, Jake noie sa détresse dans la bière, rentre en trombe dans la baraque vide, puis s’empare d’une hache pour abattre l’arbre auquel sa fille s’est pendue. En vain. Dans cette scène en miroir (brisé), Tamahori pose le dilemme d’un peuple dominé : préserver l’âme commune et survivre, ou crever de déracinement.

L’âme des guerriers de Lee Tamahori, ressortie en version restaurée le 27 novembre
Images : L’âme des guerriers de Lee Tamahori – Copyright La Rabbia