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[PORTFOLIO] Olivier Smolders, éloge de l’ombre

Depuis les années 1980, le cinéaste et écrivain belge Olivier Smolders crée une œuvre noire – essentiellement des courts métrages – à travers laquelle il déconstruit notre appréhension du réel. Comme David Lynch, dont le film Eraserhead lui a inspiré un essai du même nom paru en 1997, son cinéma, à la fois cérébral, hallucinatoire et plastiquement superbe, interroge nos barrières éthiques et nos blocages psychologiques. Également influencé par les explorations formelles et l’utilisation des archives du cinéaste français Chris Marker, Smolders travaille l’image et le récit comme des matériaux emboîtables, modulables. Doublement célébré en février – par une exposition au Centre Wallonie-Bruxelles et par la remise d’un Vercingétorix d’honneur au festival du court métrage de Clermont-Ferrand –, il est revenu avec nous sur sa filmographie pour percer certains des mystères qu’il y a savamment distillés au fil du temps.

Photogramme du film Adoration (1987)

« Le film s’inspire de l’histoire horrible d’Issei Sagawa, cet étudiant japonais venu faire un doctorat en lettres à Paris au début des années 1980 et qui a invité chez lui Renée Hartevelt, une étudiante néerlandaise, pour la tuer et la manger. Mon intention n’était pas de faire un film gore – d’où le choix du noir et blanc –, mais de m’interroger sur notre voyeurisme en imaginant “son” film. C’est pour ça que le personnage s’approche, s’éloigne de la caméra, la fixe, comme pour nous demander : “Mais jusqu’où tu vas me regarder?” Le tournage était assez éprouvant. Et en même temps, dans cette mise en scène qui nous paraissait assez extraordinaire, on a pas mal ri, sûrement pour rendre moins angoissante la chose. »

Photogramme du film Axolotl (2018)

« C’est un film qui narre l’histoire d’un homme qui remplace l’ancien concierge d’un immeuble. L’envie de faire un film en photos vient de La Jetée du grand Chris Marker, qui a travaillé dans un registre passionnant : celui de l’essai, qu’on ne peut ni classer dans le documentaire, ni dans la fiction. Ici, j’ai voulu qu’il y ait une évolution entre les images, le grain, le contraste, le degré de netteté, pour entrer dans le monde de ce personnage inspiré du Terrier de Kafka, l’histoire d’un animal enfermé sous terre qui croit qu’il est traqué et qui perd la consistance du réel. »

Photogramme du film La Part de l’ombre (2014)

« C’est un pastiche du documentaire composé de photographies, qui raconte l’histoire d’un photographe imaginaire, disparu à Budapest en 1944. Je me suis arrangé pour que tout soit crédible, en partant de l’histoire d’un médecin autrichien nazi ayant réellement existé pour inventer le reste. Mon idée n’était pas de piéger le spectateur, mais d’interroger notre fétichisme de la chose vraie. Quand on dit qu’une fiction est inspirée de faits réels, ça change quelque chose pour nous. Mais ça ne devrait pas, car un film, même documentaire, reste une interprétation. »

Photogramme du film Voyage autour de ma chambre (2008)

« C’est un de mes films les plus autobiographiques. Il part d’un essai du même nom de Xavier de Maistre [écrivain français des xviiie et xixe siècles, ndlr], après un séjour en prison. Il ne pouvait pas bouger, il a donc écrit un texte pour dire que les plus beaux voyages sont ceux de l’imaginaire. J’ai travaillé la notion d’espace, l’idée de territoires qu’on s’approprie quand on est enfant, la trajectoire, les voyages, puis le retour à la terre-mère. J’ai mêlé des archives personnelles et des scènes tournées dans ce film qui s’est principalement construit au montage, autour de la voix off, par l’assemblage d’images sans texte et, inversement, de textes sans image. »

 

Photogramme du film Petite anatomie de l’image (2010)

« J’ai tourné une séquence de Voyage autour de ma chambre dans le musée de la Specola, à Florence. C’est là que j’ai vu ces corps ouverts, en cire, qui servaient à enseigner l’anatomie aux jeunes médecins. C’est à la fois horrible mais d’une beauté stupéfiante. J’ai voulu faire un film expérimental, sans parole. Le titre vient d’un livre de Hans Bellmer [un artiste surréaliste franco-allemand, ndlr]. L’idée, c’était de découper et de recomposer les corps pour créer des sortes de chimères, emprunter des chemins qu’aurait pu suivre la nature si l’évolution avait été différente. Je suis passionné de tératologie, la science qui s’intéresse aux monstres, c’est-à-dire aux écarts de la nature. »

Joséphine Leroy

« Démons et merveilles », jusqu’au 1er mars 
au Centre Wallonie-Bruxelles – Festival du court métrage de Clermont Ferrand, jusqu’au 8 février

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