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[MOTS-CROISÉS] Robert Eggers: « Le film est chargé en alcool, qui devient le catalyseur de toute l’énergie érotique et la violence contenues »

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Avec The Lighthouse, film en noir et blanc fou et formellement hypnotique, l’Américain Robert Eggers (The Witch, 2015) conte l’histoire de deux gardiens de phare (un jeune novice taciturne, joué par Robert Pattinson, et un vieux loup de mer alcoolique, incarné par Willem Dafoe) qui succombent à la démence dans la Nouvelle-Angleterre de la fin du xixe siècle. Oscillant entre le tragique et le trivial, le film convoque la littérature fantastique anglophone de l’époque et la mythologie grecque. On a voulu faire réagir le cinéaste à quelques citations qui font rejaillir tout un imaginaire marin. 

Quant à moi, je suis tourmenté par un éternel désir pour les choses éloignées. J’aime naviguer sur des mers interdites et fouler du pied les terres aux côtes barbares. Moby Dick de Herman Melville

« Tous mes films, en incluant mes courts métrages, se passent dans des coins isolés. Ça doit venir de mon amour pour Shining de Stanley Kubrick. J’ai dû le regarder mille fois. Les films d’Ingmar Bergman aussi. La deuxième phrase fait vraiment écho à ce que j’ai vécu avec ce film. Je me suis senti en danger, et c’était très galvanisant. »

Tu devras attendre un long espace de temps / Avant de revenir à la lumière; un chien ailé / De Zeus, un aigle imbibé de sang, taillera voracement / Dans ta chair de grands lambeaux de viande, / Sans être invité, il viendra participer à ce festin, / Il se repaîtra de ton foie noir. Prométhée enchaîné d’Eschyle

« J’ai lu ce livre plus jeune. Il y a effectivement des images très prométhéennes dans le film, avec ces mouettes qui tournent au-dessus d’hommes en perdition [dans le mythe antique, Prométhée vole le feu sacré de l’Olympe pour l’offrir aux humains. Puni par les dieux, il est attaché à un rocher et y subit un cruel rituel: chaque jour, un aigle vient dévorer son foie, qui se reforme pendant la nuit, ndlr]. Plus spécialement une scène, à la fin. C’est drôle, parce que j’avais l’impression de l’avoir complètement inventée, mais, en lisant ça, on dirait que j’ai tout puisé là-dedans. L’idée d’un monde à mi-chemin entre les hommes et les dieux, entre un Prométhée et un Poséidon, m’intéresse beaucoup. »

Tout ce que nous voyons […] n’est-il qu’un rêve dans un rêve? « Un rêve dans un rêve », Contes inédits d’Edgar Allan Poe   

« Quand j’étais en plein dans mes recherches, j’ai appris qu’il existait un texte d’Edgar Poe intitulé The Lighthouse [Le Phare en français, dernier texte de l’écrivain américain, inachevé, ndlr]. Dans la nouvelle, un gardien de phare s’isole du reste de l’humanité avec son chien, Neptune. Poe était un anglophile. On le sent quand il décrit ces phares à l’architecture cylindrique, typiquement anglais et écossais. Des espaces confinés dans lesquels on peut facilement devenir fou. Avec Jarin Blaschke [chef opérateur du film, ndlr], on en a visité pas mal et on a vécu des expériences troublantes. Parfois, en s’approchant de la lumière, on était comme hypnotisés. C’était important qu’on construise nous-mêmes ces décors, en particulier le phare. L’intérieur faisait deux mètres et demi de large. C’était minuscule. Mais comme c’est nous qui l’avons bâti, on a pu bouger des murs et placer la caméra là où on voulait. »

Tout l’océan du grand Neptune suffira-t-il à laver ce sang de ma main? Non! C’est plutôt ma main qui donnerait son incarnat aux vagues innombrables, en faisant de l’eau verte un flot rouge. Macbeth de William Shakespeare

« Je me sens très à l’aise dans le monde de l’anglais élisabéthain [la langue anglaise pratiquée principalement pendant la Renaissance, et notamment dans les œuvres du théâtre élisabéthain, ndlr]. J’ai essayé de recréer ce monde shakespearien et miltonien [adjectif tiré du nom du poète anglais John Milton, ayant écrit de nombreux textes épiques au xviie siècle comme Le Paradis perdu, ndlr]. »

Si vous continuez à boire du rhum comme vous le faites, le monde sera bientôt débarrassé d’un triste chenapan!…L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson

« Le film est chargé en alcool, qui devient le catalyseur de toute l’énergie érotique et la violence contenues. Ça permet au récit d’avoir un côté prosaïque. Je me suis bien amusé à écrire le personnage de Thomas Wake [joué par Willem Dafoe, ndlr]. Peut-être même un peu trop : on a dû couper des dialogues, parce que Robert [Pattinson, ndlr] avait des fous rires. »

The Lighthouse de Robert Eggers, Universal Pictures (1 h 49), sortie le 18 décembre
PHOTOGRAPHIE : PALOMA PINEDA

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