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L’histoire du soir: Le destin tragique d’Olive Thomas, actrice avant-gardiste

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Les dessous de l’industrie cinématographique sont parfois sordides – surtout pour les jeunes actrices. Retour sur l’histoire d’Olive Thomas, dont l’ascension fulgurante prit fin brutalement sur le carrelage de la salle de bain d’un palace parisien, en 1920.

En 1920, la jeune colonie du cinéma fête son avènement et ses succès. Sous le soleil de Los Angeles, les studios poussent comme des champignons, les lettres d’admirateurs affluent, l’argent coule à flots. Mais en coulisses, le joyeux cortège bruisse déjà de ses premiers scandales : héroïnes sous cocaïne, acteurs débauchés, jeunes filles sacrifiées… Dans un monde du cinéma écartelé entre pudibonderie et sauvagerie, les cadavres valsent sur un mode décadent. Parmi eux, la jeune, belle et prometteuse Olive Thomas, une brunette aux yeux bleu-violet que le magazine Motion Picture Classic décrivait ainsi : « Elle est aussi simple et charmante que si elle n’avait jamais connu le succès. »

Le 10 septembre 1920, « l’Américaine idéale » décède à l’hôpital américain de Neuilly- sur-Seine, après cinq jours d’une effroyable agonie. Avec son mari Jack Pickford, lui-même acteur et frère de la riche et célèbre Mary Pickford, ils avaient passé la soirée au Rat Mort, place Pigalle, avant de rejoindre leur suite du Ritz. Que s’est-il passé cette nuit-là ? La presse à sensation s’en donne à cœur à joie, les gros titres spéculent sur d’éventuelles orgies de cocaïne et de champagne et rappellent les fréquentes disputes du jeune couple aux relations passionnelles.

Jack et Olive vivaient la plupart du temps séparés par les tournages, et comblaient la distance en s’étourdissant de cadeaux, parure en perles noires, roadster jaune poussin, robe de chambre en soie précieuse… Dans le Los Angeles Examiner du 13 septembre, Jack l’assure pourtant : ils étaient « le couple le plus heureux qu’on puisse imaginer ».

Le parcours d’Olivia Elaine Duffy, née le 20 octobre 1894 dans une petite ville industrielle de Pennsylvanie, ressemble à celui de milliers de jeunes filles attirées par les lumières d’Hollywood. Elle quitte l’école publique à 15 ans pour s’installer derrière le comptoir d’un grand magasin où elle vend de la toile de Vichy, et épouse vite Bernard, ouvrier dans une aciérie, qu’elle plante tout aussi vite pour rejoindre New York. À 16 ans, elle gagne le concours de « la plus belle fille de la ville ». Elle pose pour l’artiste Howard Chandler Christy et pour beaucoup d’autres, tantôt pin-up délurée, tantôt beauté victorienne à froufrous, dans des illustrations d’Esquire ou du Saturday Evening Post« La paie était merveilleuse pour moi, cinquante cents de l’heure! », se souviendra-t-elle plus tard. En 1915, la jeune audacieuse est embauchée dans les Ziegfeld’s Follies, revues inspirées des Folies Bergère. Les girls sont vêtues de ballons que les hommes éclatent avec leur cigare. Sa beauté irlandaise fait des ravages, on raconte même que l’ambassadeur allemand lui aurait offert une rangée de perles à dix mille dollars.

Cette notoriété lui permet vite de décrocher un premier rôle à l’écran : en 1916, elle joue dans un épisode du feuilleton Beatrix Fairfax, puis apparait dans A Girl Like That, son premier film, aujourd’hui disparu. En secret, elle épouse Jack Pickford : « Je ne voulais pas qu’on pense que je travaillais grâce à ça », explique-t-elle un an plus tard. Aucun risque : elle n’a pas eu besoin d’un mari pour séduire Broadway, elle séduira de même Hollywood. Son enthousiasme, sa fraicheur et sa curiosité sont partout vantés, y compris dans les papiers à l’eau de rose de la chroniqueuse mondaine Louella Parsons.

Écolière fantasque (Madcap Madge, son premier grand rôle), ado travestie (Toton de Frank Borzage), jeune vamp menant la grande vie (Upstairs and Down)… En quatre ans, Olive est la vedette de pas moins de vingt films. Parmi eux, The Flapper (1920), écrit par Frances Marion, met en scène le mode de vie des jeunes femmes modernes des années folles, les « flappers » – cheveux courts, alcool, vie sexuelle assumée. À l’avant-garde, Olive Thomas ouvre ainsi la voie à celles qui bientôt lui succèderont, Clara Bow et Louise Brooks. Jeanine Basinger, historienne du cinéma et auteure de Silent Stars (2000), explique au Pittsburgh Post Gazette : « Olive Thomas est un formidable marqueur de son temps, une époque où l’on brise les règles, où la morale et la place des femmes changent. Mais elle a été oubliée à cause de sa mort sensationnelle. C’est un exemple du moment où le scandale détruit tout, sauf lui-même. »

Le scandale donc : cette nuit du 10 septembre 1920, Olive avait mal à la tête. Dans le noir, elle aurait pris le flacon de bichlorure de mercure (généralement prescrit à l’époque contre la syphilis) pour de l’aspirine. L’autopsie confirmera l’empoisonnement accidentel, et l’enquête sera vite classée. Mais le raz de marée médiatique qui suivit marque une étape importante dans la construction du mythe hollywoodien : la mort d’Olive Thomas, intrépide pionnière, devient « la première nouvelle qui révéla Hollywood sous la lumière du scandale », écrit Kenneth Anger dans le génial Hollywood Babylone. Avec effroi, le petit monde du septième art découvre que l’insouciance de l’âge d’or ne durera pas.

Image d’ouverture: Olive Thomas à l’orée de sa carrière hollywoodienne, en avril 1916

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