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Décryptage : le slut-shaming à l’écran

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Une fille facile, titre du dernier film de Rebecca Zlotowski, avec Zahia Dehar, est trompeur. Plutôt qu’une dénomination morale, l’expression est portée comme un étendard féministe par la réalisatrice et par son actrice. Une démarche anti-slut-shaming qui, des pin-up au porno queer, s’inscrit dans une filiation de représentations de femmes maîtresses de leurs désirs à l’écran.

Sofia et Naïma bullent dans une calanque en lisant des magazines quand deux jeunes hommes les abordent en les draguant lourdement. Absolument pas décontenancée, Sofia joue avec eux. Ils finissent par la traiter de pute. Elle ne leur répond pas, et, à sa cousine qui s’étonne de son manque de réaction, elle explique que, pour elle, ce n’est pas une insulte… Rebecca Zlotowski, avec sa manière habile de faire ressortir la capacité d’agir du personnage de Sofia joué par Zahia Dehar, s’attaque ici très directement au slut-shaming, cette attitude qui consiste à stigmatiser les femmes qui, par leur manière de s’habiller ou par leurs propos, affichent leur goût pour la sexualité.

En interview, Dehar nous a confié être une lectrice de Grisélidis Réal, autrice et travailleuse du sexe suisse qui, dans ses livres, a mis en avant, sans fard ni idéalisation, son activité de prostitution comme «un acte révolutionnaire ». Sans s’en revendiquer explicitement, mais par ses propos et son choix de jouer ce rôle, on peut dire que l’actrice, créatrice de mode, modèle et ancienne escort-girl, inscrit sa démarche dans le courant du féminisme pro-sexe, par opposition à celui du féminisme abolitionniste qui considère que la prostitution ou la pornographie oppressent systématiquement les femmes. Cette figure de « fille facile » se situe dans une lignée de représentations sur les écrans que d’aucuns jugent asservies aux fantasmes sexistes, quand des féministes pro-sexe ont justement tôt fait d’insister sur leur possibilité d’empowerment.

PIN-UP GRRRLS

De tous les personnages de «femmes faciles» du cinéma, celui de la pin-up est l’un des plus anciens mais aussi des plus ambivalents. Symbole de charme s’affichant dans des positions sexy, la pin-up est souvent désignée comme objet du regard voyeur masculin hétéro. Mélanie Boissonneau, qui a analysé ce stéréotype au cinéma dans les livres Les Pin-up au cinéma (coécrit avec Laurent Jullier) et Pin-up au temps du pré-code (1930-1934), note que, contrairement à d’autres figures comme la femme fatale ou la vamp qui usent consciemment de leur attrait pour causer la perte des hommes, on attribue à la pin-up les caractères de naïveté et d’inadvertance. C’est, par exemple, le personnage de Marilyn Monroe dans Sept ans de réflexion (1956), qui s’extasie des courants d’air de la bouche d’aération du métro sur laquelle elle met les pieds sans avoir l’air de se rendre compte que le vent dans sa robe dévoile ses jambes nues.

Mais Boissonneau insiste sur le fait que la pin-up, c’est avant tout un rôle ; et que cette performance, qui constitue une position contrôlée de mise en scène de soi, dénote d’un plaisir dénué de complexe à se présenter comme objet du regard et du désir, tout en restant bien sujet. Dans le délirant Barbarella (1968) de Roger Vadim, Jane Fonda s’épanouit à la fois dans le statut de sex-symbol (elle s’effeuille dès le générique d’ouverture pour enlever sa combinaison spatiale) et dans celui d’icône féministe (elle explore la galaxie et ses désirs sexuels avec le même appétit), quand Tura Satana dans Faster, Pussycat! Kill! Kill! (1965) de Russ Meyer joue de ses charmes avec brutalité et sans empathie.

Dans le registre de l’exagération, leur jeu verse dans une autoparodie qui démontre autant la construction du genre que la propension de ces actrices à s’amuser de ces codes de la féminité exacerbée. Malheureusement, dans beaucoup de cas, dès qu’un personnage féminin de cinéma s’assume en tant qu’objet de fantasmes, il est sanctionné moralement, voire physiquement. C’est le cas de manière flagrante avec les scream queens, ces femmes sexy qui crient parce qu’elles sont pourchassées par des monstres ou des tueurs en série dans les films d’horreur. Boissonneau cite celles de Souviens-toi… l’été dernier (Jim Gillespie, 1998) et de La Maison de cire (Jaume Collet-Serra, 2005), qui connaissent un destin funeste : les cheveux arrachés ou avec un pieu dans le front.

UN DÉSIR À SOI

Parce que le concept est lié à la sexualité dans son appellation même (slut signifie «salope», «fille facile»; shaming renvoie à l’action d’humilier), le slut-shaming à l’écran peut apparaître encore plus violent une fois passée la frontière du X. Le phénomène du revenge porn, qui consiste à diffuser publiquement, sans son consentement, un contenu à caractère sexuel mettant en scène un(e) ex-partenaire (le plus souvent une femme) dans le but de le ou de la ridiculiser, le prouve bien. C’est contre cette dépossession de sa propre image et de ses désirs que Karley Sciortino, blogueuse sexe et cocréatrice avec Gregg Araki de la série Now Apocalypse (2019), a construit le personnage de Carly, camgirl à temps partiel (elle se dévêt et accomplit toutes sortes d’actes affriolants devant sa webcam pour des hommes qui la payent) qui acquiert une véritable confiance en elle et dans sa propre sexualité à travers cette activité.

En mai dernier, Sciortino nous confiait: «Il y a toujours quelque chose de transgressif, de mystérieux et d’un peu provocateur dans le fait d’être une “salope”, mais la transgression peut être positive. Si on arrive à se réapproprier ce mot, son pouvoir de nuisance sur les femmes sera réduit.» Dans ce même courant prosexe, on note l’émergence dès les années 1970 d’un porno féministe et queer, aujourd’hui représenté par des réalisatrices comme Erika Lust, Courtney Trouble, ou encore Jennifer Lyon Bell. Celles-ci s’élèvent contre le préjugé qui fait de la pornographie un genre asservissant par essence les femmes. D’autres points de vue que celui des mâles blancs hétéros (femmes, personnes trans, racisées ou non binaires), d’autres représentations moins normées (des hommes se faisant pénétrer par des femmes, des orgasmes sans pénétration, des digues dentaires ou des préservatifs féminins érotisés…) y sont affirmés, en même temps qu’un souci d’éthique.

Le sexe protégé, le consentement, des rémunérations décentes y sont des conditions sine qua non, et l’on s’oppose à toute forme d’objectivation. Ces réalisatrices ou ces actrices clament le fait qu’elles jouissent avant tout pour elles. Ce n’est pas autre chose que dépeint Zlotowski dans une scène de sexe d’Une fille facile. Sur le bateau, par la porte entrouverte, Naïma tombe sur sa cousine Sofia à qui un homme riche, qui la rémunère indirectement sous forme de cadeaux, fait longuement un cunnilingus qui semble lui donner beaucoup de plaisir à elle. Son corps, Sofia le contrôle et lui fait lâcher prise en même temps. À sa jeune cousine à laquelle elle adresse un regard complice, elle donne les armes pour s’épanouir pleinement.

Images: Une fille facile (c) Julian Torres Les Films Velvet; 7 ans de réflexion (c) 20th Century Fox; Faster, Pussycat! Kill! Kill! (c) Fils Sans Frontières

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