
Depuis quelques années, le cinéma français s’est attaché à représenter des vies de femme dans toute leur matérialité. L’attention des cinéastes s’est concentrée sur ce que la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild a nommé « la seconde journée » (The Second Shift, 1989), c’est-à-dire la nécessité, pour un grand nombre de femmes en couple, de s’occuper du travail domestique (l’entretien de la maison, l’éducation des enfants…), en plus de leur journée de travail. Si ce thème était central dans l’intrigue du film À plein temps d’Éric Gravel (2021), il est au cœur de La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet (sortie le 9 septembre).
Dès la première scène, on voit Gabrielle (Léa Drucker) conduire en direction de l’hôpital, où elle est cheffe de service en chirurgie, tout en téléphonant pour prendre un rendez-vous pour sa mère, en perte d’autonomie. La réalisatrice filme cette vie épuisante, où l’impossibilité de trouver du répit est matérialisée par la présence presque continue de bruitages invasifs : la sonnerie d’un téléphone, le grincement d’une boîte de vitesse, des travaux de rénovation à l’hôpital, le beau-fils de Gabrielle qui fait une fête dans le salon de la maison pendant qu’elle se dispute avec son mari dans une pièce attenante.
Face à ces difficultés qui s’accumulent, Gabrielle trouve un moyen de s’évader grâce à l’attention que lui témoigne Frida (Mélanie Thierry), une autrice venue en observation dans son service pour écrire un livre. Cette évasion est aussi cinématographique : les scènes consacrées à leur relation offrent un moment de répit dans le rythme du film. Coupés du monde extérieur et de ses sons, les plans se resserrent pour cadrer uniquement les corps et leurs interactions ; le monde est momentanément congédié.
Or, cette manière de filmer cette relation lui donne un statut ambigu. Ces scènes surgissent de nulle part dans le montage du film, à la manière d’un rêve, sans qu’elles participent de la chaîne des causes et effets du monde de Gabrielle. Elles sont immatérielles, irréelles et, concernant celle qui est filmée dans les Alpes, littéralement hors-sol. Le film participe ainsi d’une tendance décrite par la théoricienne féministe américaine Adrienne Rich dans son article « L’hétérosexualité obligatoire et l’existence lesbienne » (1980), où elle critique la présentation des vies lesbiennes, y compris dans des textes féministes, comme quelque chose d’anormal ou d’exceptionnel, désarmant de fait toute critique de l’hétérosexualité comme institution, présentée comme le seul choix possible.
Dans le film, le lesbianisme est, tout au plus, une forme de vacances : un moment de relâchement, certes plus agréable que le quotidien, mais dont le caractère temporaire n’est jamais mis en doute. La relation ne permet jamais de construire un autre rapport au monde, tandis que l’hétérosexualité reste la norme, le modèle à travers lequel les relations amicales et amoureuses de Gabrielle sont perçues. Ayant congédié l’alternative, à laquelle le dernier plan tourne le dos au sens propre comme au sens figuré, le film finit par reproduire, renforcer et naturaliser une vie pourtant présentée comme aliénante.
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La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, Pyramide (1 h 38), sortie le 9 septembre
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