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Cinéma

Wang Bing, à la folie

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Comment avez-vous obtenu l’autorisation de tourner dans cet asile du Yunnan ?
J’avais le projet de faire un documentaire sur ce sujet depuis que j’avais visité un hôpital psychiatrique à Pékin pendant le montage d’À l’ouest des rails [sorti en France en 2004, ndlr]. Mais ce n’est qu’en 2012, alors que je tournais Les Trois Sœurs du Yunnan, que j’ai obtenu l’autorisation de tourner dans cet hôpital. Je n’en croyais pas mes oreilles ! On s’est précipités, sans fond ni préparation. On a tourné pendant deux mois et demi, on se relayait à deux pour filmer. On avait près de trois cents heures de rushes à la fin.

Qu’avez-vous dit aux internés ?
Je donne toujours le moins d’explications possible : plus on en donne, plus ça complique. Du coup, la période d’installation, d’apprivoisement, demande beaucoup de temps. En l’occurrence, il a fallu une semaine pour que les malades s’habituent à nous. Au début, ils étaient très excités par notre présence, et ça nous empêchait de travailler.

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Un des patients s’insurge : « Je n’étais pas malade avant d’entrer ici, et que vous me rendiez malade. » Dans quelle mesure, selon vous, cet asile entretient-il la folie des patients ?
Quand un individu est interné dans un de ces hôpitaux psychiatriques, il est totalement abandonné par la société ou par sa famille. La plupart des malades ne reçoivent pas de visite. Cet hôpital est comme une poubelle dans laquelle on jette les détritus qui nous encombrent. Si certains internés sont arrivés là, ce n’est pas à cause d’une maladie mentale, mais pour d’autres raisons, pas toujours claires d’ailleurs.

Justement, on découvre à la fin du film la grande diversité des motifs d’internement, toujours contre le gré des patients : meurtre, dépression, déficience intellectuelle, toxicomanie, vagabondage, dévotion religieuse intense ou participation récurrente à des pétitions… Pourquoi ne pas livrer ces informations quand vous présentez vos personnages et que vous précisez leur nom et la durée de leur enfermement ?
Pour ne pas orienter le regard des spectateurs. Par ailleurs, ce manque d’information est une spécificité du lieu. Et puis c’était aussi une manière de les préserver, eux et leurs proches, de ne pas leur causer de problèmes.

Plus de deux cents personnes, hommes et femmes, sont internés dans cet asile. Comment avez-vous choisi vos personnages principaux ?
J’ai choisi de m’attarder en premier lieu sur les plus jeunes, arrivés récemment, car ils avaient l’avantage d’avoir encore beaucoup de vitalité en eux et de transporter des choses de l’extérieur. Ça permettait de rentrer plus facilement dans le film, et d’amener le public petit à petit vers la réalité de ceux qui étaient plus âgés et plus amorphes…

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Le titre chinois d’À la folie est Feng ai. Qu’est-ce que cela signifie ?
« Feng » désigne la « folie », et « ai », l’« amour ». En regardant les rushes, après le tournage, on s’est aperçu que le film raconte les histoires d’amour entre ces gens. Un jour, par exemple, le Muet a volé la nourriture d’un autre et s’est fait menotté par un médecin. Je n’avais pas assisté à la scène, et c’est un autre patient qui est venu me prévenir. Alors que ce malade était bien atteint, il avait encore la lucidité et l’envie de venir en aide à son voisin.

Votre caméra s’aventure un moment hors de l’asile pour suivre un patient en permission dans sa famille, où il est confronté à la même précarité et au même désespoir.
Son père l’ignore totalement. Seule sa mère s’occupe de lui, mais, assez vite, elle perd patience. Du coup, il passe ses journées à marcher dans le quartier, et, à part ça, il a les mêmes occupations qu’à l’hôpital. On se rend compte à quel point la société dans son entier n’est pas prête à intégrer ces gens-là.

Les travailleurs d’À l’ouest des rails, les prisonniers du Fossé, les fillettes livrées à elles-mêmes des Trois Sœurs du Yunnan… Votre cinéma est-il une forme de réhabilitation des oubliés de la Chine d’aujourd’hui, comme un devoir de mémoire ?
J’ai besoin de tourner, et ça me fait vivre. Mais j’ai conscience qu’il n’y a aucune attente de la part des médias ni des politiques en Chine concernant mes films, qui ne peuvent donc pas exercer de travail de mémoire. Quant à réhabiliter les laissés-pour-compte, je ne sais pas si j’ai ce pouvoir-là. J’essaie simplement de montrer leur vie, leur quotidien.

[info]de Wang Bing (3h47)
sortie le 11 mars[/info]

 

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