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« Trop de bonheur », l'histoire d'un film magnifique condamné à être invisible

  • Tristan Brossat
  • 2022-09-26

Le deuxième long métrage du réalisateur et acteur Cédric Kahn, tourné en 1993 en à peine trois semaines, impressionne par la justesse de son regard sur l’adolescence. La dénonciation du déterminisme social dans une petite ville de la Drôme est sublimée par l’énergie de la fête et de la musique – c’est malheureusement à cause de cette dernière que le film est invisible aujourd’hui.

En plein cafard après l’expérience mouvementée de son premier long métrage, Bar des rails (1992), – tourné à 24 ans, un âge où il ne se sentait pas encore prêt à assumer cette charge –, Cédric Kahn n’hésite pas une seconde quand on lui propose de réa­liser, pour Arte, l’un des neuf volets de la série de films « Tous les garçons et les filles de leur âge ». Imaginée par Chantal Poupaud, figure du cinéma d’auteur français (et mère de l’acteur Melvil Poupaud) décédée en juin dernier, cette collection centrée sur l’adolescence offre au réalisateur l’écrin idéal pour surmonter l’angoisse du deuxième long. Nul besoin de se soucier du financement. Le film, au budget modeste de 5 millions de francs, est déjà produit, par Georges Benayoun et Paul Rozenberg d’IMA Productions, et par Pierre Chevalier, directeur de l’unité fictions de la chaîne franco-­allemande.

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Laissant remonter ses souvenirs d’une adolescence passée sous le soleil d’une petite ville de la Drôme, Kahn s’associe à Ismaël Ferroukhi, son ami depuis le lycée, pour écrire en à peine trois semaines un scénario aussi limpide qu’épuré. En fin d’année scolaire, au début des années 1980, on suit Kamel, bon élève sensible et attachant, et son ami Didier, qui préfère les chantiers aux études. Ils croisent au bord de l’eau les mots et les regards de Valérie, toute juste renvoyée du lycée, et de sa copine Mathilde. Rejoint par la bande un brin agitée du frère aîné de Kamel, tout ce petit monde décide de passer la soirée dans la maison bourgeoise des parents de Mathilde. Tandis que les verres se vident et que les joints se consument, les corps dansent et se rapprochent.

L'AURA DE PIALAT

« J’ai vécu un tournage plus heureux sur Trop de bonheur que sur Bar des rails », nous a confié Cédric Kahn, réalisateur de Roberto Succo (2001), de Feux rouges (2004) ou encore de La Prière (2018). Tout en canalisant au minimum la consommation d’alcool et de shit et les ardeurs de ses acteurs non professionnels, le réalisateur laisse la caméra de Trop de bonheur tourner au maximum, laissant filer le temps pour capter l’énergie d’une fête qui se vit aussi hors champ. Quelques nuits de tournage se transforment à l’écran en quarante minutes d’une seule et même soirée. Soit la moitié du film. « Ces longues scènes sont une façon de résister à l’injonction de l’efficacité », considère le réalisateur, admiratif du travail d’Abdellatif Kechiche – il aurait bien aimé voir son Mektoub My Love. Intermezzo, autre grand film invisible dont les 165 minutes en boîte de nuit avaient bousculé la Croisette en 2019. C’est d’ailleurs le seul reproche qui sera fait à Trop de bonheur par de rares plumes, incommodées par ce que le critique Thierry Jousse, profondément séduit par le film, qualifiera de « violence du temps réel ».

« Il n’est pas sûr que l’on ait entendu des jeunes parler aussi juste depuis Passe ton bac d’abord, de Maurice Pialat », s’enthousiasme un journaliste du Monde. Une référence bien choisie puisque c’est la découverte à 16 ans de plusieurs films de Pialat dans une salle de Valence qui a donné envie à Kahn de faire du cinéma, raconte l’intéressé. Actuellement en montage de son nouveau long métrage (Making of, avec Jonathan Cohen et Denis Podalydès, centré sur le tournage mouvementé d’un film racontant le combat d’ouvriers pour garder leur usine), il a une nouvelle fois fait appel à Yann Dedet, monteur renommé dont il avait été le stagiaire sur le film de Pialat Sous le soleil de Satan, et qui fut précieux pour recoller les morceaux de Trop de bonheur, tourné « dans l’allégresse » en dix-neuf jours.

Tous ces éléments contribuent à créer dans Trop de bonheur cet état de « vibration » cher à Pialat. Un mystérieux prodige atteint lorsque les acteurs entrent en résonance avec leur personnage, et le film, avec les émotions des spectateurs. « Tout est conçu pour que cette vibration arrive. Mais il faut aussi que le scénario laisse de l’espace, que ce ne soit pas trop verrouillé, pour que le projet se transforme au moment du tournage », insiste Kahn.

S’engouffrant dans la brèche ouverte par André Téchiné pour rallonger de cinquante minutes Le Chêne et le Roseau – autre film de la collection « Tous les garçons et les filles de leur âge » –, afin de le sortir au cinéma sous le titre Les Roseaux sauvages (1994), Kahn a également voulu voir les choses en grand. Il décide ainsi de monter une version de 85 minutes qu’il intitule Trop de bonheur, plus longue de vingt minutes que le téléfilm, nommé Bonheur. Présenté à Cannes dans la catégorie «Cinéma en France », Trop de bonheur sort en salles en juin 1994, soit six mois avant la diffusion de Bonheur à la télévision.

Un calendrier qui ne manqua pas de créer la polémique, nouvel épisode de cette guerre bien française entre cinéma et petit écran. Si Chantal Poupaud racontera plus tard, à l’occasion d’une table ronde avec Pierre Chevalier à la Cinémathèque française en 2017, avoir trouvé « tellement magnifique » la version longue que lui présenta Kahn, elle concédera que les discussions furent parfois houleuses entre elle, le réalisateur, IMA Productions et Arte.

UNE B.O. HORS DE PRIX

La force de Trop de bonheur tient aussi dans le portrait de cette petite ville de province où les différentes classes sociales vivent les unes à côté des autres, se mêlent et se désirent. « Dans la bulle de l’adolescence, ces milieux se rassemblent grâce à la fête, au sexe et à la musique, dont l’une des vertus est d’être transclasse », explique Kahn. Le multiculturalisme de cette France du début des années 1980 s’incarne dans la bande-son, inscrite dans cette époque comme l’exige la collection. S’y enchaînent de magnifiques morceaux de raï dénichés par le cinéaste sur des marchés au Maroc, « Angie » des Stones reprise en chœur, le reggae de Jimmy Cliff…

Ces musiques ont notamment été piochées dans le catalogue de Sony, à la faveur d’un accord noué avec la major américaine pour l’ensemble de la collection. Des droits négociés uniquement pour la diffusion de Bonheur, et pour l’éphémère sortie en salles de la version longue. « Depuis cette époque, le marché du disque s’est écroulé, et les majors ont dû basculer vers un autre modèle économique, nous a expliqué Paul Rozenberg. Elles demandent maintenant des centaines de milliers d’euros pour chaque film de la collection. Ça n’a pas de sens ! » C’est, selon le producteur, ce qui empêche toute édition de Trop de bonheur en V.o.D. ou DVD, le rendant ainsi totalement invisible.

Les instants de joie qui ponctuent le tournage n’épargnent pas à Kahn l’inévitable « souffrance du réalisateur », lesté d’une énorme responsabilité et trop préoccupé à « tout mettre en place pour le bonheur des autres », raconte-t-il aujourd’hui. Comme le sous-entend l’adverbe « trop », le film est d’autant plus émouvant qu’il explore les limites de ce bonheur estival. La fête ne va pas sans ses lourdes blessures sentimentales et ses excès propices à des lendemains qui déchantent. Surtout, passé la bulle de l’adolescence, les catégories sociales se remettent en place de façon violente, raconte ce film sublime. Une œuvre frappée depuis près de trente ans d’une autre injustice, celle de ne plus pouvoir être vue.

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