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« Tranchées » de Loup Bureau : les sentiers de la perdition

  • Corentin Lê
  • 2022-05-09

Avant que la guerre en Ukraine ne touche le reste du pays, le journaliste et documentariste Loup Bureau s’est immergé, durant trois mois, en 2020, dans les tranchées du Donbass pour livrer ce précieux témoignage sur l’enlisement d’un conflit en forme de bombe à retardement.

Du noir et blanc, un format serré, des mouvements de caméra le long des fossés et une tension palpable : il en faut peu pour faire résonner les images de Tranchées avec celles des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick. Un siècle sépare pourtant les deux conflits, celui de la Grande Guerre et celui du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, mais le parallèle est évident. Trop, peut-être.

Le cachet quasi rétro que Loup Bureau donne à ses images d’actualité sonne en effet plutôt comme une mise en garde : alors que les séparatistes prorusses se cachent de l’autre côté du no man’s land, comment une telle guerre peut-elle durer à l’époque où les drones et les missiles ont remplacé les forces armées sur le terrain ? Ce questionnement traverse les scènes que capte Bureau et qu’il nimbe d’un voile mortifère et anachronique : ce que l’on voit semble venir d’un autre temps, soldats y compris, comme lors de cette séquence de reconstruction, à la tombée de la nuit, pendant laquelle les combattants apparaissent en ombres chinoises, comme des spectres piégés entre ciel et terre.

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Les séquences d’affrontement ressemblent également à des westerns, à ces films crépusculaires dans lesquels les silhouettes adverses se tapissent dans le hors-champ, au-delà des plaines et des collines. Les conversations entre soldats ont alors pour office de réinscrire, à intervalles réguliers, cet étrange affrontement dans une actualité plus immédiate, en contrepoint de la tonalité élégiaque des scènes d’attente ou de conflit : s’y déploient les doutes et la lassitude de jeunes gens tiraillés entre le devoir de se battre et le désir d’une vie paisible (on les voit, à un moment, regarder des mèmes Internet en écoutant les ordres d’un confrère).

C’est aussi l’horizon du dernier segment du film, qui troque le noir et blanc pour des tonalités plus vives, au moment où les soldats retrouvent la société civile et le monde des vivants. Le regard de Loup Bureau nous guide dans cette direction, sans doute pour nous rappeler que, s’il en faut peu aux fantômes pour remonter à la surface et sortir des tranchées, il en faut encore moins au spectre de la guerre pour revenir hanter le présent. Une hypothèse hélas confirmée depuis l’achèvement du film en 2021, quelques mois seulement avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Tranchées de Loup Bureau, Les Alchimistes (1 h 25), sortie le 11 mai

Image: © Les Alchimistes

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