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Eduardo Williams : « Je ne connais jamais les villes que je filme »

  • Quentin Grosset
  • 2024-06-14

[PORTRAIT] L’Argentin Eduardo Williams parcourt et hallucine le monde dans « The Human Surge 3 », son deuxième long, passant par le Sri Lanka, Taïwan ou le Pérou. À travers sa caméra 360°, il y saisit les angoisses d’une jeunesse désorientée, où qu’elle soit. On a rencontré ce nouveau grand cinéaste de l’absurde et de l’errance pour savoir d’où il venait.

Quand il était petit, alors qu’il grandissait dans la banlieue de Buenos Aires, Eduardo Williams passait des heures dans le jardin à observer les fourmis, qui tournoyaient comme lui dans sa chambre. Il se perdait dans leurs zigzags, jusqu’à presque entrer dans un état d’hypnose.

Cette sensation méditative, il l’a par la suite retrouvée avec sa grand-mère, lorsqu’elle l’emmenait enfant au cinéma dans les shopping malls – mais ce n’étaient pas les films en eux-mêmes (surtout des blockbusters américains) qui le faisaient basculer dans cette transe ; c’était plutôt l’après, au sortir de la salle, quand son œil encore imprimé de fiction réinventait les couleurs folles des hypermarchés. Dans The Human Surge 3, l’un de ses très nombreux personnages – la plupart ayant la vingtaine, souvent queer et hantés par la crise climatique – dit qu’il aimerait devenir « un spécialiste du regard et de l’écoute ».

Et c’est bien ce qu’est aujourd’hui Eduardo Williams, zonant aux quatre coins du monde, filmant des humains s’agiter vers on ne sait où, instillant un exaltant sentiment d’égarement, de dérèglement. «Au Sri Lanka, j’ai eu une attraction sensorielle pour un quartier très intrigant dans lequel les maisons sont sphériques – c’est plus résistant contre les tsunamis. Au Pérou, il y avait ce quartier inondé toute une moitié de l’année. Pour Taïwan, j’avais juste entendu parler d’un festival de musiques aborigènes LGBTQ.

Ça m’intéressait, alors j’y suis allé. Je veux emporter mes idées, mes désirs, mes pensées ailleurs, pour voir comment ce sera transformé. » The Human Surge 3 donne parfois l’impression d’une version surréelle, onirique, de Google Street View ; de pouvoir débarquer sans raison n’importe où dans le monde, et de tomber sur une situation random, dont on ne connaît pas les tenants et aboutissants. « Je ne connais jamais les villes que je filme. L’idée, c’était de réunir des pays qu’on ne met jamais en relation. »

GRAND TOUR

Le réalisateur de 37 ans, l’air rêveur et débraillé, mulet trop classe et grand sourire aux lèvres, n’a pas toujours autant bourlingué. «Ma grand-mère me dit souvent qu’elle ne peut pas croire que j’aie cette vie aujourd’hui, alors qu’avant j’étais tout le temps enfermé dans ma chambre», nous confie-t-il en visio depuis Athènes. Plus jeune, Williams était plutôt du style à rester terré pour jouer à Zelda, et on a la même impression d’errer dans le monde ouvert d’un jeu vidéo en visionnant The Human Surge 3.

Si son film a été comparé à L’Homme à la caméra (1929), dans lequel le Soviétique Dziga Vertov développait l’idée du « ciné-œil », tentant de capturer à l’échelle de toute une ville ce qui est invisible au regard humain, on penserait plus aux Sims – ce jeu où l’on observe vivre des individus bizarres – interagissant dans une langue « nonsensique », mus par on ne sait quoi sinon faire leurs besoins.

Ce long a ainsi cette propension à être hyper high mais aussi complètement terre à terre – les personnages cherchent tous leur direction : ça peut être un sens à leur vie, mais le plus souvent ils demandent simplement le chemin pour les toilettes. «Il y a un écrivain argentin, Pablo Katchadjian [l’auteur de Merci ou de La Liberté totale, ndlr], qui m’a beaucoup marqué sur ce trouble entre le fantastique et le prosaïque », précise Eduardo Williams.

Le cinéaste n’a vraiment commencé à voyager hors de l’Argentine que pour accompagner ses courts en festivals (Pude ver un Puma, 2012 ; Que je tombe tout le temps ?, 2013), après être passé par l’Universidad del cine, à Buenos Aires, puis au Fresnoy, en France, sous la direction d’un autre artiste voyageur, le Portugais Miguel Gomes (réalisateur de Grand Tour, Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes).

The Human Surge 3, suite de The Human Surge, sorti en 2020 en V.o.D. pendant la période du Covid (il n’y a pas de 2, comme pour contrecarrer l’idée d’une quelconque suite logique), commence alors par cette question : «Pourquoi tu t’enfuis ?» On la pose nous-mêmes à Eduardo. « Je pense que je m’enfuis dans ma tête. C’est peut-être une manière de trouver d’autres possibilités de vie ou de cinéma. C’est fuir la réalité pour mieux s’y reconnecter. »

TEMPS CALME

Loin d’avoir une ambition exotisante, Eduardo Williams transfigure le paysage en l’appréhendant avec une caméra 360°, avec huit objectifs qui l’étirent, le déforment, le font apparaître plus convexe qu’à l’œil humain. Le montage, il l’a réalisé avec un casque VR, choisissant ses plans en étant lui-même à l’intérieur, affirmant sa désarçonnante subjectivité. On voit des groupes rentrer, sortir du cadre, parler sans que la plupart du temps on puisse identifier les locuteurs.

Le réalisateur redéfinit le rapport aux personnages, aux dialogues. Dans son court Pude ver un puma, il y a un individu qui dit : « I feel I lost conversation timing. » (« J’ai l’impression de m’être perdu(e) dans la conversation. ») « Quand j’ai écrit ça, je parlais plus aux gens sur Internet que dans la vie réelle. Quand tu t’adresses aux gens sur le tchat, tu n’es pas obligé de répondre tout de suite, tu as du temps pour penser. » Cette désynchronisation tient aussi à un goût chez lui de l’accidentel, comme quand subitement les personnages à l’écran chutent, sans raison.

« On ne sait pas s’ils dorment, s’ils meurent ou s’ils ont juste un défaut, comme un portable qui n’aurait plus de batterie. J’aime les images dont on ne sait pas quoi penser. » S’il y a une chose avec laquelle Eduardo est en phase, c’est le rapport antagoniste de ses personnages au travail. « Quand j’étais plus jeune, tout le monde me parlait de la nécessité du travail. C’était impossible de la questionner, d’y échapper. Moi, je ne voulais pas passer ma vie à effectuer un travail qui ne m’intéresse pas. Le film, c’est comment sortir de ça. On se met ensemble, on cherche d’autres chemins. » Parmi ceux qu’il a trouvés, le cinéma et la route, donc. Depuis tout jeune, Eduardo Williams rêvait de visiter l’Amazonie.

Pour The Human Surge 3, il a laissé sa caméra tourner seule dans la jungle tant que la batterie durait. Dans un plan génial, comme une vue Lumière, on se laisse happer par le bruit du vent dans les feuilles, avant de les voir bouger puis de distinguer l’ombre d’un singe. Le cinéaste renoue avec ce plaisir d’observation gratuite. « Il y a si peu d’occasions pour penser plus lent. Le cinéma, c’est le dernier bastion pour. » Mais cette caméra si calme, il finit par la faire tourner sur elle-même à une vitesse folle. Le plan devient alors une spirale de pixels. Parce qu’avec Eduardo Williams penser plus lent, on vous prévient, ça retourne le cerveau.

The Human Surge 3 d’Eduardo Williams, Norte (2 h 01), sortie le 19 juin

Image : © Victoria Pereda

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