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Reportage : sur les traces de Jonas Mekas

  • Quentin Grosset
  • 2022-12-09

Pionnier du journal filmé, Jonas Mekas, disparu en 2019, aurait fêté ses 100 ans cette année. Pour l’occasion, le ministère de la Culture lituanien nous a invités dans son village natal, près de Biržai, ville que le cinéaste a été forcé de quitter en 1944 à la suite des invasions soviétiques et nazie, se réinventant à New York. Son œuvre est l’une des plus sensibles sur le déracinement et le passage du temps.

Dans l’introduction de son autobiographie Je n’avais nulle part où aller (Spector Books, 2017), Jonas Mekas écrit : « J’habitais à l’époque dans le grenier de la maison de mon oncle à Biržai. […] Il y avait aussi une grange, et un énorme tas de bois pour chauffer la maison en hiver. Je cachais la machine à écrire dans ce tas de bois, je pensais que c’était une cachette sûre. Je me trompais. Un soir, je suis monté la chercher pour écrire – mais la machine à écrire avait disparu ! » En 1944, le jeune Jonas a 22 ans quand les soldats allemands, qui ont envahi la Lituanie en 1941, découvrent qu’il publie, avec son frère Adolfas, un journal clandestin incendiaire appelant à la résistance contre les nazis.

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Après avoir confisqué la machine à écrire, les soldats cherchent à arrêter les deux jeunes hommes qui se sont réfugiés dans la ferme de leurs parents, à Semeniškiai, village bucolique peuplé d’un vingtaine de familles. Les entendant arriver au loin, Jonas et Adolfas fuient par la fenêtre de la cuisine. Adressant un dernier regard à sa maison, Jonas voit son père braqué dans le dos par un pistolet nazi. Jusqu’en 1971, Jonas ne reverra pas cette maison où il a passé son enfance à s’occuper des bêtes, où il a aussi pris sa première photo lorsqu’il était ado. Un soldat russe lui avait arraché l’appareil des mains, l’avait jeté au sol, avant d’écraser la pellicule – Mekas considérait cet événement comme sa naissance en tant que cinéaste. Après avoir quitté le pays, les frères Mekas fuient en Suisse où ils sont arrêtés par les nazis. Ils sont détenus en Allema­gne dans deux camps de travail forcé, puis à la fin de la guerre dans des camps de personnes déplacées. Refusant de revenir en Lituanie sous domination russe, ils choisissent de s’exiler à New York en 1949. Jonas a alors 26 ans.

RETOUR AU PAYS

Tout au long de sa vie américaine, Jonas a multiplié les casquettes : cofondateur de la revue Film Culture (équivalent américain des Cahiers du cinéma) en 1954, mais aussi de l’Anthology Film Archives (une cinémathèque du cinéma expérimental) en 1970… Il s’est aussi fait connaître en filmant l’effervescence de la culture underground à New York – il a par exemple fait la captation du premier concert du Velvet Underground en 1966. Il a surtout composé une œuvre de cinéma bouleversante, un ciné-journal tourné avec une caméra Bolex entrepris lors de son arrivée, intégrant des bribes de sa propre vie dans ses chefs-d’œuvre comme Walden (1969) ou Lost, Lost, Lost (1976), récits de l’arrachement et de l’errance. Figurant l’intime par le fragment, le discontinu, le patchwork et l’abstrait, il y exprime le sentiment de l’exil, le déracinement intérieur, le sien comme celui d’autres immigrants.

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À notre arrivée à Vilnius au printemps dernier, on ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de relier cet arrachement qu’a vécu Mekas avec ce que subissent aujourd’hui les réfugiés ukrainiens forcés de fuir à cause de l’invasion russe. Aux fenêtres, les Lituaniens, qui gardent un souvenir douloureux de l’occupation russe qui a pris fin avec l’indépendance en 1990, deux ans avant la chute de l’U.R.S.S., brandissent le drapeau ukrainien comme un signe de solidarité. Les bus affichent « Vilnius aime l’Ukraine » et, sur une haute tour qui domine la ville, une immense banderole prévient : « Poutine, la cour internationale de La Haye t’attend. » Au moment où l’on voyage, la tension avec le maître du Kremlin est à son comble, la Lituanie refusant le transit de marchandises par son territoire vers la Russie. Entre les différentes conférences sur Mekas organisées par le ministère de la Culture litua­nien auxquelles on assiste – sur l’ancrage de son cinéma dans la poésie moderniste, sur son rapport à la musique –, le sujet des réfugiés de guerre s’invite régulièrement dans les conversations avec nos hôtes.

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On pense encore plus à ce déracinement lorsqu’on arrive à Semeniškiai et à Biržai, les lieux de son enfance qu’on aperçoit dans le plus beau film de Mekas, Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972). Ce long métrage est composé d’une mosaïque d’instantanés de son tout premier retour en Lituanie, quand, près de vingt-cinq ans après les avoir quittées, il retrouve sa mère et sa famille. C’est un film qui fait éprouver la fuite du temps. Mekas capture ces retrouvailles dans des scènes de vie très simples, sa mère devenue une vieillarde prépare des galettes de pommes de terre dans le jardin ; lui goûte l’eau du puits en clamant qu’aucun vin ne peut être meilleur. Tout en accélérés, en digressions, en boucles, cette chronique du retour au pays joue avec la mémoire, fait expérimenter la manière dont les souvenirs enrichissent les endroits que l’on redécouvre. Ce qu’elle a de très beau, c’est qu’elle porte une mélancolie mais jamais d’amertume face au passage du temps – Mekas garde toujours sa force d’étonnement devant le mouvement fugace de la vie.

DON D’UBIQUITÉ

C’est cette attitude que l’on essaie d’adopter lorsque l’on visite la petite maison de Biržai où Mekas planquait sa machine à écrire. À la recherche des traces du cinéaste, c’est comme si l’on recomposait le paysage, avec l’impression que tout est plus vaste, tout est plus clair. On pense à l’émotion que ça a dû être pour le cinéaste de retrouver ce petit hameau paisible après avoir passé deux décennies dans l’ébullition new-yorkaise, ne pouvant communiquer avec ses proches que par lettres. En 1962, Mekas écrit à sa mère : « Je suis ici maintenant et je pense à vous tous à l’autre bout du monde. Je n’aurais jamais pensé que je me retrouverais un jour si loin. Et je me dis alors : que faire de toutes ces villes, cet exotisme, ces journalistes, ces films. Je voudrais être à nouveau avec vous, discuter avec tous, être à Semeniškiai, même si Semeniškiai est aujourd’hui tout autre. »

En 2022, la ferme de Semeniškiai n’existe plus, c’est une route et un champ. Mekas est enterré dans un tout petit cime­tière attenant. Un peu plus loin, au milieu de ce grand nulle part, une stèle commémorative lui est dédiée. C’est là, sous le soleil écrasant de la campagne lituanienne, que le poète lituanien Rimas Uzgiris, qui nous a accompagnés, nous lit un poème de son compatriote célébrant la chaleur de New York, « In Praise of Heat », écrit en 1995. Comme dans un film de Mekas, notre corps et notre tête se trouvent alors à deux bouts du monde en même temps. On pense à une interview qu’on avait faite avec lui en 2012 ; il nous confiait : «Aujourd’hui, je suis ailleurs. Penser en termes d’“immigrant” ou d’“émigrant” est une pensée primitive : je crois que je me suis simplement déplacé. »

Coffret « Jonas Mekas. Diaries, Notes and Sketches » (Re : Voir)

Portrait Jonas Mekas à Semeniškiai, 1971 © The Archive of the Jonas and Adolfas Mekas Heritage Study Center, Biržai, Lithuania

Photogrammes Reminiscences of A Journey to Lithuania (1972) © Anthology Film Archives

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