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QUEER GAZE · “Batman Returns : joyeux no-hell”

  • Valentin Portier
  • 2022-11-23

Latex, chihuahua, nihilisme et gros canard jaune : on fait difficilement plus queer comme film de Noël que la fantaisie crépusculaire de Tim Burton, sortie en 1992. Sa Gotham City préfère les gens loin des normes, et c’est pour cela que j’aime y revenir passer les fêtes.

Cette semaine dans la rubrique de notre journaliste Timé Zoppé sur le cinéma LGBTQ+, carte blanche à Valentin Portier, journaliste indépendant et designer d’espace.

Au début des nineties, Batman (né en 1939) connaît un retour de hype intense dans les cours d’école. Je n’y échappe pas et regarde religieusement le dessin animé chaque dimanche soir sur France 3, réclamant toute honte bue Batmobile et figurines chaque 25 décembre. Le jour où Batman de Tim Burton (1989, avec Jack Nicholson en Joker) est diffusé à la télévision, on ne parle que de ça avec mes copains. Eux veulent tous jouer à être le héros, quand je me contente du rôle de Robin, son jeune faire-valoir… qui n’apparaît d’ailleurs même pas dans le film, mais dont je réalise aujourd’hui qu’il est alors probablement mon tout premier crush. Le pouvoir de ses collants verts.

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Je me souviens encore mieux de ma première impression de Batman Returns (1992) : la neige scintillante sur une Gotham Art Déco, la partition mélancolique de Danny Elfman… Un émerveillement, qui aurait pu ne pas exister. Malgré le succès monstre de Batman en 1989, Tim Burton n’a pas vraiment envie de travailler sur une suite. La Warner rêve de gros sous et lui promet une liberté artistique totale. Sale gosse, Burton accepte et opère un joyeux travail de sape du blockbuster familial. La sortie du film est prévue pour l’été ? Le film se passe à Noël, la nuit, et sous la neige. Il s’appelle Batman Returns ? Le justicier n’apparaît que 30 minutes sur les deux heures de pellicule. Il devient surtout évident que Burton préfère parler des freaks - ici les antagonistes - plutôt que du héros titulaire.

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Ce n’est qu’en revenant à ce film comme à un totem presque punk, à différentes étapes de ma vie, que j’ai compris combien ce dernier reflétait mon expérience queer. Avec pour motifs, pas pesants du tout : la dualité, les privilèges systémiques, les parentalités défaillantes, les masques que l’on porte en société, l’amour et son absence en corollaire.

Ainsi, le Pingouin (Danny DeVito), en situation de handicap est perçu comme différent, abandonné à la naissance par ses ultra-riches de parents. Ces derniers jettent leur bébé dans les eaux usées de la ville – évocation géniale et tordue à l’histoire de Moïse-, où il grandit entouré par d’autres bannis du monde d’en haut. Satyre souillé de bave noire, fétichiste des parapluies-extensions de son phallus, le Pingouin est grotesque, mais sa seule motivation reste de se faire accepter par les normes de la surface et d’établir des relations interpersonnelles. Tout dédié à sublimer son trauma originel, il se définit comme « un enfant qui a passé son premier Noël dans les égouts, puis tant d’autres depuis ». Son arc narratif le voit devenir brièvement la star de Gotham pour finir abandonné par tous les humains… Excepté les pingouins.

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Autre adversaire bestiale, Catwoman s’impose en effigie centrale et hypersexuelle. Interprétée par une Michelle Pfeiffer vivant là sa meilleure vie, elle y apparaît d’abord comme Selina Kyle. Une secrétaire mal dans sa peau, opprimée par les injonctions, vivant son célibat comme un échec, méprisée par la voix distante de sa mère sur le répondeur d’un appartement rose bonbon, dans lequel Selina ne rentre qu’en annonçant machinalement « Chéri, je suis rentrée ! Ah oui, c’est vrai, je ne suis pas mariée ». Tuée par son boss puis ressuscitée par des chats errants, elle revient pulvériser ce répondeur anxiogène, saccager son appart et coudre un costume en latex d’inspi BDSM, à partir d’une veste qu’elle sortira littéralement… du placard. Je reste persuadé que cette naissance iconique de Catwoman a créé des milliers (au bas mot) de petits gays et de petites lesbiennes. « Life’s a bitch. Now so am I » : dès lors, elle passe le reste du film à manier le fouet tout en vouant une haine furieuse aux hommes. Qui pourrait la blâmer ?

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Pensé comme un hommage au clair-obscur de l’expressionnisme allemand, le film s’autorise aussi des éclats camp par touches plus contemporaines : un chihuahua empaillé, des pingouins porte-missiles ou un gros canard en plastique jaune motorisé… Plus frontale et chargée en sous-entendus lubriques, une scène à moitié improvisée par Pfeiffer et DeVito voit Catwoman avaler puis recracher l’oiseau domestique du Pingouin (« bird » en anglais est un petit nom pour le pénis). Choquée par celle-ci, McDonald’s annule fissa ses jouets pour Happy Meal prévus à la sortie du film. Les esprits chagrins de la Warner comprennent que leur prime de fin d’année ne s’annonce pas aussi généreuse qu’ils l’espéraient.

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Enguirlandé pour cet affront, Tim Burton se fait froidement débarquer et s’en va faire Ed Wood (1994). Le studio pense s’assurer une franchise plus familiale et lucrative avec Joel Schumacher, faiseur gay flamboyant qui commettra pourtant Batman & Robin (1997), un festival du téton turgescent sous ambiance rose néon. Ce 4e volet est atroce et achève presque l’homme-chiroptère au cinéma… jusqu’en 2005 et Christopher Nolan, qui le ressuscite par une maestria aussi brillante qu’asexuée.

 Batman Returns reste, lui, un beau cadeau fait aux geeks des marges, un film super-héroïque avec une vraie volonté d’auteur, refusant de sacrifier son identité pour être aimé par les masses. Du queer royal, à siroter au réveillon.

Images (c) Warner Bros

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