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Philippe Apeloig : « Je m’attache à l’infime, au beau et au bien fait »

  • Joséphine Dumoulin
  • 2022-06-14

Célèbre designeur graphique, il est le créateur, entre autres, des affiches et des identités visuelles du Petit Palais, des éditions Odile Jacob et de la maison Hermès. Invité au mk2 Institut pour évoquer « Enfants de Paris » (1939-1945) (Gallimard) et « Ces murs qui nous font signes » (Studio Philippe Apeloig), deux livres qui restituent une enquête personnelle sur les plaques commémoratives parisiennes de la Seconde Guerre mondiale, il revient ici sur son métier de typographe, ses influences et son parcours.

Selon vous, qu’est-ce qu’un graphisme réussi ?

C’est la combinaison d’un concept et sa mise en forme. Il faut arriver à créer une forme esthétique, pour qu’elle s’inscrive ensuite dans la mémoire visuelle et l’inconscient des gens. La composition ne doit pas être purement décorative sinon elle perd de sa force. Elle doit être utile et fonctionnelle, être perçue le plus vite possible, provoquer une émotion…

Comment travaillez-vous ?

Après avoir reçu un brief, il y a un dialogue avec le commanditaire. On travaille en tandem et en osmose : on ne peut pas ignorer les besoins du client. La chance, c’est qu’on est confronté à toutes sortes d’univers qui ne nous sont pas familiers. Il faut écouter, s’instruire, dialoguer. J’ai besoin de me documenter en permanence, d’aller sur place parfois. Pour la maison Yves Saint Laurent, l’une de ses expositions et son musée à Marrakech, j’ai eu besoin de comprendre le parcours et les inspirations du couturier avant de pouvoir trouver une image qui rendrait compte de sa création.

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Vous avez travaillé au fil de votre carrière avec plusieurs institutions prestigieuses. Comment définiriez-vous votre style à travers toutes ces collaborations ?

Plus qu’un style, je parlerais davantage d’une méthode. Pour moi, chaque travail a sa singularité. Et c’est un piège de s’enfermer dans des recettes. D’un point de vue strictement formel, je m’aperçois aussi qu’au fur et à mesure du temps j’ai tendance à raboter ce qui est superflu. Je sais aussi là où je suis mal à l’aise, notamment dans le recours à l’illustration que je trouve trop narrative. Je pense qu’on peut déjà raconter beaucoup de choses par l’usage des lettres et des mots. L’alphabet romain est limité par exemple, mais les formes et les combinaisons possibles, elles, sont illimitées : avec les majuscules ou les minuscules, l’italique, les différentes graisses, les empâtements…

Vous vous êtes formé au graphisme aux Pays-Bas. Qu’y avez-vous appris ?

Lors de mes stages étudiants dans le studio Total Design, je suis arrivé dans une équipe de graphistes avec une grande rigueur de conception. Ils étaient comme des architectes. J’y ai découvert la combinaison entre la rigueur et l’audace ; le modernisme très présent dans leur culture, et la rationalisation de l’espace. Cette rationalité se retrouve dans la façon dont le pays lui-même est construit. Chaque parcelle de terrain est précisément exploitée et dessinée. Là-bas, j’ai eu rendez-vous avec l’abstraction.

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Peut-on dire la même chose de la culture graphique française ?

Même si elle n’a jamais primé comme c’est le cas dans les pays anglo-saxons, en France, cette culture est multiple, diverse. On peut citer Claude Garamont, qui reste un canon de la typographie classique ; mais aussi la tradition des affiches réalisées par des artistes au xixe siècle avec Henri de Toulouse-Lautrec, Pierre Bonnard… L’édition a joué également un rôle important avec des identités visuelles très fortes comme celles de la NRF, des Éditions de Minuit, de P.O.L… Paris a été une terre d’affluence, elle attirait beaucoup de gens venus de l’extérieur. Cela a permis une histoire du graphisme français chaotique, en dents de scie, mais aussi joyeuse car difficile à définir précisément.

Depuis vos débuts, observez-vous des tendances et des modes dans le graphisme français ?

La publicité et le marketing ont empiété sur le domaine des designeurs graphiques. Aujourd’hui, la production provient souvent d’agences qui n’inventent rien et répondent à la loi du marché et à la rapidité de consommation des images. La création est souvent absente ou truffée de clichés. Toutefois, il y a de temps à autre des petits éclats graphiques dans la masse de ce qui est produit. On remarque aussi une floraison des étudiants dans les filières dédiées au graphisme au sein des écoles d’art. Cela est lié aux nouvelles technologies et à l’apport de l’information dans notre métier qui bouscule la chaîne graphique : de l’impression, qui se raréfie, à la diffusion des informations sur les supports numériques. Par ailleurs, de jeunes fonderies se créent, les institutions publiques et culturelles ont pris le rythme, même si elles-mêmes commencent à s’adresser de plus en plus à la publicité. Le graphisme a tendance à être vivant malgré ses difficultés.

Votre métier mais aussi votre enquête sur les plaques commémoratives parisiennes témoignent d’un souci d’attention aux détails. Quel regard portez-vous sur cette démarche ?

Je m’attache à l’infime, au beau et au bien fait. Le contexte urbain demande beaucoup d’attention et beaucoup plus qu’il n’y en a. On s’habitue à la laideur, à ce qui n’est pas pratique. Le design graphique fait partie de ces métiers modernes qui doivent concevoir des espaces publics agréables et pratiques d’usage. Cela vaut pour ces plaques, les immeubles… mais aussi des objets comme les affiches. Même si c’est éphémère, c’est une chance de voir ces créations apparaître et disparaître : cela donne l’occasion de se renouveler et de réparer ce qu’on a raté. Car la création n’a pas de limite.

« Traces, signes et mémoire », avec Philippe Apeloig et Christophe Cognet, le 16 juin au mk2 Bibliothèque à 20 h

Photographie (c) Alfredo Salazar

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