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MOTS-CROISÉS – Paul Vecchiali : « Faire un film, c’est assumer soi-même jusqu’au bout les périples risqués de ses créatures »

  • Quentin Grosset et Joséphine Leroy
  • 2022-05-13

De sa vocation, née en voyant jouer Danielle Darrieux, à son sublime et audacieux « Once More », sorti en 1988, le cinéaste, écrivain et producteur français Paul Vecchiali (« Femmes femmes », « C’est la vie… »), 92 ans, se raconte dans une passionnante et imposante autobiographie, « Le Cinéma français émois et moi », où transparaissent autant son indépendance que sa quête de sentiment. L’infatigable réalisateur a aussi signé en avril dernier un film lyrique et indocile, « Pas… de quartier ». On lui a soumis des citations d’artistes qui l’ont accompagné et qui révèlent toute sa sensibilité.

« De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l’impair / Plus vague et plus soluble dans l’air / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » Verlaine, Art poétique (1874)

Paul Verlaine (c) Domaine public

« Cette phrase ouvre mon autobiographie. J’aime beaucoup la poésie, la musique aussi, capitale pour moi. Quand la Seconde Guerre mondiale a eu lieu, et qu’elle nous a obligés à quitter Toulon, ça a été un cocon. J’aimais tout autant Fréhel que Bach, qui me faisaient ressentir une plénitude. Avant de tourner Corps à cœur [sorti en 1979, le film part de la rencontre entre un homme et une femme lors d’un concert du Requiem de Gabriel Fauré, ndlr], j’écoutais tout le temps Fauré. J’ai acheté les disques et, quand je suis tombé sur son Requiem [qui date de 1887, ndlr], j’ai senti une communication entre les vivants et les morts, qui m’a beaucoup guidé pour écrire. »

« C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrêter : singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l’absence d’espoir, où l’esprit trouve sa raison dans le corps. » Albert Camus, Noces (1938)

Albert Camus (c) United Press International

« Avant de fonder la société de production Diagonale en 1976, j’avais rencontré Cécile Clairval-Milhaud, avec qui j’ai fait Albert Camus, un documentaire assez costaud tourné en Algérie. J’étais un peu réticent au départ, parce que je déteste L’Étranger. Mais, quand j’ai lu La Chute, je me suis rendu compte que c’était un immense écrivain. J’ai ensuite lu toutes ses nouvelles, et surtout son manifeste, Le Mythe de Sisyphe, dans lequel il écrit : “Le seul problème qui se pose à l’homme, c’est le suicide.” Mais, dans la phrase de lui que vous citez, je ne suis pas d’accord avec cette idée que “le bonheur naît de l’absence d’espoir”. Au contraire, le bonheur naît de l’espoir. “Singulier instant où la spiritualité répudie la morale” : ça, c’est bien ! C’est vrai qu’il y a une coïncidence entre ce qu’on nous a appris – parce que la morale, ce n’est rien d’autre – et ce qu’on fait de ce qu’on nous a appris. »

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« J’ai été une star ! Ce qui ne veut absolument rien dire. Je suis comme les oiseaux, ce qui m’est tombé dessus, je l’ai pris, sans le refuser ni faire des pieds et des mains pour l’obtenir. »  Danielle Darrieux, Elle no 2964, 21 octobre 2002

Danielle Darrieux (c) Domaine public

« Cette citation lui ressemble beaucoup. Danielle était quelqu’un d’extrêmement humble, qui quelquefois me disait : “Pourquoi ça m’est arrivé à moi ? Je n’ai rien fait pour.” Elle a quand même eu des rôles sublimes. Elle avait ce mélange d’innocence et d’immense professionnalisme. En 2002, le critique Jean-­François Rauger a demandé que je fasse une rétrospective à la Cinémathèque française. J’ai d’abord refusé violemment, avant d’accepter. J’avais invité Danielle à la projection du dernier film, En haut des marches [sorti en 1983, l’actrice y joue une institutrice qui revient vivre à Toulon quinze ans après la guerre, ndlr], elle m’avait dit : “Oh, tu sais, je n’aime pas trop ce genre d’événement, la foule… Mais j’ai tellement envie de revoir ton film que je vais venir.” Dix minutes avant la fin du film, elle était en larmes. C’est difficile, quand on a une femme qui représente tout pour vous, de se dire qu’on peut représenter quelque chose pour elle. Il y a une forme d’impudence. Je n’ai compris que tardivement que je comptais pour elle. Trois jours avant sa mort [en 2017, ndlr], elle m’a appelé et m’a chanté “Il n’y a pas d’amour heureux”. »

« Je préfère transposer, idéaliser le réel. » Jacques Demy, Le Monde, 4 mars 1961

Jacques Demy (c) Ciné Tamaris

« C’est une phrase magnifique, qui ressemble tout à fait à Jacques, et qui peut par instants me correspondre. Vous avez peut-être entendu parler du Studio Parnasse [salle ouverte en 1930 sous le nom de Studio Paris, puis rachetée en 1976 par le groupe mk2, qui édite ce magazine, pour devenir le mk2 Parnasse, ndlr]. Ça a été la chose la plus importante de ma vie. Jean-Louis Chéray [à partir de la fin des années 1940, il a été le directeur du studio, ndlr] a été pour moi bien plus important qu’Henri Langlois ! Grâce à lui, on vivait le cinéma. C’est ce studio qui m’a fait comprendre que je pouvais faire des films. Il avait projeté Lola, et c’est comme ça que j’ai rencontré Agnès Varda et Jacques Demy. On a parlé du film, il m’a donné sa carte de visite, et on ne s’est plus jamais quittés. Une phrase que Jacques m’avait dite et que j’aime beaucoup : “On doit être les seuls au monde à aimer à la fois Darrieux et Bresson.” Qu’est-ce qui me sépare de Jacques ? C’est la préméditation. Moi, je ne prémédite pas, je vais au feeling. On ne faisait pas du tout le même cinéma, mais on avait la même volonté du sentiment. »

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« Le ciel était si étoilé, le ciel était si clair que, lorsque vous leviez les yeux vers lui, vous ne pouviez, sans même le vouloir, que vous demander : est-il possible que, sous un ciel pareil, vivent toutes sortes de gens méchants et capricieux ? » Fiodor Dostoïevski, Les Nuits blanches (1848)

Fiodor Dostoïevski (c) Domaine public

« J’ai vu coup sur coup les deux adaptations de Robert Bresson et Luchino Visconti, qui sont admirables, mais je n’ai pas tout à fait retrouvé dans le texte ce que j’avais trouvé dans les films. Puis j’ai lu Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski et j’ai eu un sentiment particulier de la nuit, à la fois poétique et périlleuse. C’est de là qu’est venue ma volonté de faire Nuits blanches sur la jetée [sorti en 2014, ndlr]. »

« Tout est grâce. » Réplique finale de Claude Laydu dans Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson (1951)

Le Journal d'un curé de campagne (c) Christophel

« Le cinéma moderne a trois piliers : Le Mépris de Jean-Luc Godard, Muriel ou le Temps d’un retour d’Alain Resnais, et Pickpocket de Robert Bresson. Bresson est capital pour moi. Pickpocket, c’est un film que j’ai été voir quatre cents fois. Effectivement, “tout est grâce”. Mais j’ai malheureusement des expériences un peu contradictoires… Je crois vraiment que j’étais fait pour ce métier, mais que ce métier n’était pas fait pour moi. J’ai écrit cette autobiographie en me disant que ça pouvait servir à des gens. Ma bisexualité, mon rapport à l’anarchisme, à la guerre, à l’honnêteté, toutes ces choses qui me paraissent importantes et auxquelles on ne fait pas trop allusion. Il y a dans ce travail quelque chose qui peut aider les gens à vivre, j’espère. »

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« Je n’accepte pas de tourner n’importe quoi, n’importe comment. Je suis exigeant. Je veux pouvoir recommencer une scène aussi souvent que je le jugerai nécessaire, et faire reconstruire trois fois le même décor s’il ne me convient pas. » Jacques Feyder, La Revue du cinéma no 12, 1930

Jacques Feyder (c) Christophel

« Alors là je suis emmerdé, parce que Jacques Feyder [réalisateur à qui l’on doit L’Atlantide, sorti en 1921, ou Le Grand Jeu, sorti en 1934, ndlr] est un de mes cinéastes préférés… Mais l’idée de créer me donne des boutons : on ne crée rien du tout, on amasse, c’est tout. Après, dire que le cinéma n’est pas un jeu frivole, je suis bien d’accord. Faire un film, c’est une aventure effrayante, c’est assumer soi-même jusqu’au bout les périples risqués de ses créatures. Avec Corps à cœur, que j’ai fait sur neuf mois, sans argent, j’ai ressenti ça. Après de nombreux problèmes, j’avais d’ailleurs montré une scène à Jacques Demy, qui était bouleversé. Lui me montrait son film tourné au Japon, Lady Oscar. Il m’avait dit qu’il ne voulait plus rien voir avant que le film soit terminé. Il m’a dit cette chose qui m’a fait un peu de peine : “Tu dois me trouver bizarre avec ma confiserie.” Sur Trous de mémoire aussi [dans ce film sorti en 1984, Paul Vecchiali incarne un homme qui donne rendez-vous à son ex, incarnée par Françoise Lebrun, pour tenter de la reconquérir, ndlr], j’ai eu peur. L’idée était de faire un film en un jour, pas cher, en improvisation totale, entre moi et Françoise Lebrun. Évidemment, j’avais un peu les chocottes, mais jamais le jour du tournage. Je viens de le revoir d’ailleurs, parce qu’on m’a envoyé un DVD. J’en suis content. »

Le Cinéma français émois et moi (Approches et Accomplissements) de Paul Vecchiali (Libre & Solidaire, 800 p., 35 € | 496 p., 30 €)

Propos recueillis par Joséphine Leroy et Quentin Grosset

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