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MICROSCOPE · La voilette dans « L’homme qui tua Liberty Valence » de John Ford

  • Jérôme Momecilovic
  • 2023-12-14

Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion 

À peine sortie du train, son cœur déjà tout détrempé de souvenirs tristes, Hallie court vers le gros Link pour déposer un baiser de jeune fille sur sa joue charnue et mal rasée. Mais, parce que vingt ans ont passé qui ont fait d’elle, loin de Shinbone, une épouse de sénateur, le vieux shérif alors a ce réflexe déchirant de porter la main à sa joue embrassée, et rouge (on le devine à travers le noir et blanc) de l’avoir été par une femme du monde. Voilà un premier détail qui pince le cœur. Il y en aura d’autres au fil du long prélude de L’Homme qui tua Liberty Valance, qui voit revenir la douce Hallie sur les lieux de son enfance, et transforme un voyage vers l’ouest en brumeuse odyssée dans le passé.

Tom Doniphon (John Wayne) vient de mourir, et, hormis pour Hallie, pour son mari sénateur (James Stewart) et pour le brave vieux shérif (Andy Devine), c’est un inconnu qu’on enterre. Le film entier se noue autour d’un double secret (qui était Tom Doniphon ? et qui a tué Liberty Valance ?), mais il en est un autre, secret dans le secret, qui concentre tout le chagrin pudique de la mise en scène de John Ford : Hallie aimait Tom, qui l’aimait en retour follement, quoique chacun ait gardé son amour muet. Cette passion silencieuse, qui revient torturer Hallie au bord d’un cercueil, c’est aux détails qu’il appartient de la révéler.

Par exemple, celui-ci : le très léger travelling qui, deux fois, nous rapproche de Hallie, assise dans la carriole du shérif, au moment précis où leur dialogue encombré de souvenirs imposait plutôt un contrechamp sur le présent de la ville. Ou celui-là, réservé aux fordiens les plus perspicaces : que Ford, au moment où Hallie découvre les ruines de la maison de Tom, fasse revenir la musique qu’il avait choisie dans Vers sa destinée pour accompagner le deuil du jeune Abraham Lincoln au pied de la tombe de son amoureuse.

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Un autre, splendide : la boîte à chapeau que Hallie n’en finit pas de serrer contre elle, et dont on ne sait ce qu’elle contient puisque le chapeau est sur sa tête, et qui ainsi n’est plus que l’idée d’une boîte, idée d’un écrin, idée d’un précieux et vital secret. Mais surtout celui-ci, entre tous : le vent léger qui, devant les ruines, fait onduler le pan de voile noir cousu au chapeau de Hallie et bordant son visage ému. Ici encore, un secret offert aux plus fordiens, qui penseront au voile blanc de Maureen O’Hara, battu par le vent le jour de son mariage dans Qu’elle était verte ma vallée.

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Mais la beauté de cette petite danse de tissu n’est pas réservée aux cinéphiles. Car, dans ce plan si triste où Hallie, serrée contre le vieux shérif dans la carriole trop petite qu’encombre encore sa précieuse boîte à chapeau, contemple avec des yeux mouillés la dépouille de sa vie de jeune fille, dans ce plan d’une pureté remarquable, à peu près rien ne bouge hormis la petite voilette noire, ce détail minuscule par où la vie insiste au milieu du tableau mortuaire, et qui miraculeusement serpente au rythme exact du vibrato de violon ramené du deuil du jeune Lincoln. A-t-on jamais vu ailleurs une image pleurer à la place de ses personnages ?

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