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MICROSCOPE ⸱ Un bonjour dans « La Maman et la putain »

  • Jérôme Momcilovic
  • 2022-10-03

Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : une poignée de « Bonjour ! » dans « La Maman et la Putain » de Jean Eustache (1973).

Évidemment, Jean-Pierre Léaud n’a jamais rien fait comme les autres. Surtout pas les choses simples. Surtout pas dire : « Bonjour ! » Chez Truffaut, Antoine Doinel avait réinventé la façon de dire le moindre mot, le moindre nom (« Fa-bienne Ta-bard »), si bien que le prin­cipal souvenir de la Nouvelle Vague restera à jamais cette singulière et contre-­intuitive élocution qui est celle de Jean-Pierre Léaud.

Il n’y avait sûrement que cette voix, sa psalmodie inimitable, pour pouvoir retenir le spectateur trois heures quarante durant devant La Maman et la Putain, son flot de vérités cinglantes et de vieille tristesse. Le premier mot du personnage, Alexandre, est justement un bonjour. À une gentille voisine, sur le pas de sa porte, pour lui emprunter son auto qui a le clignotant de gauche qui ne marche pas. Un bonjour feutré, assez petit garçon, un peu traînant sur la deuxième syllabe – un bonjour pour demander. Le bonjour d’Alexandre a toujours quelque chose à demander.

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Pourtant, ce n’est pas qu’il dise bonjour souvent, et d’ailleurs c’est plutôt l’inverse qui frappe, dans un film où les occasions sont si nombreuses de se saluer, puisqu’on s’y réveille sans cesse (avant la voisine et son auto, Alexandre se levait justement, et c’est alors le film, cueillant son personnage au saut du lit, qui disait : « Bonjour ! »), parce qu’on n’en finit pas de se retrouver, au gré des rendez-vous ou des hasards, dans les cafés ou dans la rue, ou chez soi. Mais Alexandre, donc, dit rarement bonjour, et cette omission forme une imposante entrée en matière, une façon de dire qu’on est si pleinement là, si évidemment là, qu’il serait incongru d’avoir à s’annoncer.

Pas de bonjour à ses amis dandys tout pleins de leurs lubies – de toute façon d’un rendez-vous à l’autre c’est une unique conversation qui se poursuit sans fin ni véritable objet. Encore moins de bonjour à Marie, la « maman », précisément parce qu’elle est la maman, ingratement frappée de l’évidence du 
foyer, toujours déjà là même quand elle est loin – à quoi bon lui dire bonjour ? C’est à une autre qu’Alexandre réserve ses bonjours : Veronika – la « putain ».

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Et alors de nouveau le bonjour demande. Une demande insatia­ble, toute une foule de prières ramassées en un deux-syllabes : êtes-vous heureuse de me voir ? resterez-vous longtemps ? me quitterez-­vous ? En somme : m’aimerez-­vous ? C’est un bonjour hors de prix, qui rend malade, et pire : amoureux – le film nous abandonnera là, avec Veronika qui vomit d’amour et Alexandre écroulé par terre. Le mot le plus ordi­naire du monde soudain poussé à des hauteurs aberrantes, un haut plateau indistinct de caresses et de coups de couteau.

Autrement dit : le film lui-même, tout entier ramassé dans un mot, épinglé là dans sa façon d’élever le banal au plus haut point d’intensité malade. On crut voir à l’époque sa révo­lution ailleurs, dans une poignée d’autres mots (« baiser », « tampon », qui écorchaient tant les oreilles), alors qu’elle se logeait là, à la rencontre de deux génies (celui qu’avait Léaud de dire, celui qu’avait Eustache de montrer et faire entendre), dans un mot autrement plus simple, simple comme : bonjour.

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