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« Marie-Louise ou la Permission » de Manuel Flèche : l'histoire d'une exaltante comédie romantique trop vite disparue

  • Tristan Brossat
  • 2022-12-09

Comédie romantique jouissive portée par la musique d’Alexandre Desplat, le premier long métrage de Manuel Flèche, sorti en 1995, révèle de futurs grands acteurs comme Kate Beckinsale ou Clovis Cornillac dans un Paris magnifié par la photo du grand Darius Khondji. Le film a pâti d’une production fauchée et d’une sortie confidentielle, responsables de sa disparition.

« Ne vous faites pas d’illusion, ici on n’aime pas les stars. » Cette phrase, lancée à Manuel Flèche lors de son arrivée au festival international du court métrage de Clermont-Ferrand en 1988, résume à elle seule le destin de son long métrage à venir, trop clinquant pour certains, trop fauché pour d’autres. Le réali­sateur, formé sur le tas, n’a pourtant rien d’une star quand il arrive dans le Puy-de-Dôme pour présenter son petit film Une femme pour l’hiver – dont le seul tort est d’avoir été plusieurs fois primé, notam­ment au Festival de Cannes –, un court métrage très sombre, dont le tournage a été rendu possible grâce à l’avance financière accordée par le CNC.

C’est ce qui convainc le jeune producteur Éric Atlan, qui vient de monter sa société Clara Films, d’accompagner Manuel Flèche pour ce film. Dix-huit minutes sublimées par des images signées Darius Khondji, directeur de la photographie alors inconnu, grand ami de Manuel Flèche depuis le tournage du film de Jean-François Stévenin Double messieurs (1986), sur lequel ils ont tous les deux travaillé. Grisé par le succès de son court, le réalisateur se lance dans l’écriture d’un premier long métrage ambitieux. « C’était là encore assez sombre. Une histoire d’amour et de mort en Espagne, avec un côté fantastique proche de ce qui a ensuite été Sixième sens de M. Night Shyamalan [sorti en 2000, ndlr] », nous a raconté le réalisateur. Jugé trop atypique, ce projet ne décroche aucune aide et sera abandonné.

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Grands inconnus

Manuel Flèche et Éric Atlan, qui vient d’obtenir le Prix du jeune producteur, ont alors l’idée de se lancer dans un film totalement différent, une comédie tournée à Paris. Depuis Une femme pour l’hiver, Darius Khondji s’est fait un nom grâce à la photographie si singulière des films de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro Delicatessen (1991) et La Cité des enfants perdus (1995). « Darius était très occupé, mais je lui ai promis qu’on tournerait vite, en le titillant sur le fait qu’on allait filmer Paris la nuit, dans un beau 35 mm », explique Manuel Flèche. Écrit en seulement trois semaines, le scénario de Marie-Louise ou la Permission raconte les retrouvailles, sans cesse repoussées par moult péripéties, d’un jeune homme en permission de retour à Paris pour le week-end, Jean-Paul, et d’une tendre étudiante américaine, Marie-Louise – un clin d’œil au prénom de la fille aînée de Darius Khondji, filleule de Manuel Flèche.

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La lumineuse Marie-Louise est incarnée par une certaine Kate Beckinsale, qui voit dans ce tournage l’occasion de s’installer quelque temps dans la Ville Lumière avec son compagnon pour perfectionner son français. « Je voulais une actrice étrangère pour apporter une touche d’originalité et de décalage, comme dans Un Américain à Paris [comédie musicale de Vincente Minnelli sortie en 1952, ndlr] », explique le réalisateur. Il repère le visage de la comédienne grâce à une photo non légendée parue dans Télérama pour le film Le Prince de Jutland (1994) de Gabriel Axel, et appelle la rédaction pour connaître l’identité de cette Anglaise encore inconnue du grand public. « Elle me disait qu’elle ne tournerait jamais dans des films américains, qu’elle voulait une vie tranquille, avec des enfants. Difficile d’imaginer qu’elle deviendrait la star qu’elle est aujourd’hui ! », note-t-il. [Kate Beckinsale a notamment joué depuis dans Pearl Harbor de Michael Bay, la saga Underworld ou Aviator de Martin Scorsese, ndlr.]

Sans argent ni autorisation

Manuel Flèche fait confiance à d’autres acteurs alors très peu connus, comme Éric Ruf (dans le rôle de Jean-Paul), devenu depuis sociétaire puis administrateur général de la Comédie-Française, ou encore Clovis Cornillac et Bruno Putzulu. Un ami du réalisateur lui présente Alexandre Desplat, qui, à cette époque, n’est pas encore sorti de l’ombre. C’est aujourd’hui l’un des plus grands compositeurs de musique de films, travaillant régulièrement avec Wes Anderson, George Clooney ou encore Guillermo del Toro. Il compose la magnifique bande-son avec orchestre de Marie-Louise…, que l’équipe du film enregistre dans les studios de Sony. « Nous n’avions aucune thune, personne n’était payé et nous tournions sans autorisation », raconte Manuel Flèche. Le bagout du producteur permet de se sortir de situations compliquées avec les forces de l’ordre et d’obtenir du matériel. Et les contacts de Darius Khondji et de Manuel Flèche, qui a su s’entourer d’une équipe technique fidèle depuis ses premiers courts métrages, permettent tant bien que mal de filmer cette folle et belle aventure dans les rues de la capitale.

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« Avec Darius, nous avions travaillé avec Stévenin, donc nous savions qu’avec une bande de fous furieux motivés ça pouvait le faire », sourit le réalisateur. « Dans l’idéal, nous aurions aimé tourner une comédie musicale à la Jacques Demy, mais ce n’était pas dans nos moyens », poursuit-il. En résulte un « film musical » totalement inclassable et jouissif. Une comédie romantique à la fois profonde et loufoque, ponctuée de scènes de quiproquos et de répliques hila­rantes qui doivent beaucoup au talent de Yann Collette. L’acteur incarne à lui seul un commissaire de police, un sans-abri, un gardien de cimetière et une bonne sœur. Mais la pellicule vient à manquer, interrompant par trois fois un tournage qui s’éternise. Darius Khondji doit partir filmer Seven de David Fincher et est remplacé à la volée par un nouveau directeur photo. Refusant d’abandonner, Manuel Flèche et Éric Atlan insistent pour présenter à Canal+ un petit teaser, la course de Kate Beckinsale en trench rose dans les rues de Paris sur la musique d’Alexandre Desplat. Sous le charme, le groupe décide de mettre la main à la poche. De quoi financer le montage du film.

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Une sortie confidentielle

Reste à trouver un distributeur. « Les gros réseaux comme Gaumont nous expliquaient que le film était formidable, mais qu’ils ne savaient pas comment le présenter car il n’y avait personne de connu », explique Manuel Flèche. « Marie-­Louise… n’était pas assez dans l’air du temps. Les distributeurs voulaient des sujets sociaux, sur les problèmes des banlieues comme dans La Haine [de Mathieu Kassovitz, ndlr], sorti la même année. » Et du côté de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), dont le rôle est de soutenir ces films à petit budget, « ils nous rétorquaient qu’on n’était pas vraiment fauchés puisqu’on tournait en Scope et en stéréo ». Le producteur n’a d’autres choix que de distribuer lui-même le film. Malgré une foule en délire lors de la présentation de Marie-Louise… au festival Premiers Plans d’Angers, le film se fait chiper le Prix du public par Petits meurtres entre amis de Danny Boyle. « Emportés par l’effervescence de la salle, les organisateurs avaient oublié de faire voter les gens ! » se désole Manuel Flèche. « Pour la sortie le jour de la Fête de la musique, on a collé nous-mêmes des affiches sur les Champs-Élysées, vous voyez le niveau de la promo… », continue-t-il. Faute de moyens pour le mettre en avant, la couverture médiatique du film est réduite à peau de chagrin. Marie-Louise… ne sortira que dans quatre petites salles indé­pendantes à Paris, et quelques autres en province. Résultat, à peine plus de 10 000 entrées pour ce film pourtant magnifique.

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« Si Marie-Louise… avait pu être distribué correctement, son destin aurait été tout autre. C’est dommage, nous nous sommes tellement battus », nous raconte Éric Atlan. Cette sortie trop confidentielle condamne la suite de la vie du film, qui ne sera jamais édité, ni en VHS ni, plus tard, en DVD, Blu-Ray ou V.o.D. « Marie-Louise… est dans le catalogue de StudioCanal. Mais pour eux ce n’est qu’un film parmi plus de cinq mille autres, souligne le producteur. Sans actualité particulière autour de Marie-Louise…, ils ne voient sans doute aucune raison de le restaurer et de l’éditer. » Si le film a été projeté exceptionnellement en 2017 à la Cinémathèque française à l’occasion d’une rétrospective Darius Khondji, il est aujourd’hui totalement invisible. « Nous allons nous pencher sur son éventuelle restauration pour le remettre en circulation », nous a indiqué Juliette Hochart, directrice du catalogue de StudioCanal, interrogée sur les raisons de cette indisponibilité. Malgré tout, Manuel Flèche n’a jamais renoncé à tourner. Après avoir réalisé en 2010 un épisode de la série Histoires de vies, « Bella, la guerre et le soldat Rousseau », il travaille actuellement à l’adaptation d’un roman pour le cinéma et sur un projet de série.

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