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Marc Fitoussi : « Je me suis nourri de ces histoires où des femmes s’affirment »

  • Damien Leblanc
  • 2023-01-09

Avec « Les Cyclades », Marc Fitoussi signe une comédie cathartique qui raconte le périple en Grèce de deux amies aux caractères diamétralement opposés (jouées par Laure Calamy et Olivia Côte) qui s’étaient perdues de vue. Le cinéaste, qui retrouve la verve de ses films « Copacabana » (2010) ou « Pauline détective » (2012), nous parle de ce casting féminin flamboyant (où figure aussi Kristin Scott Thomas), explique d’où lui vient son goût pour les actrices comiques et détaille le mélange d’humour et de drame qui sous-tend son cinéma.

Quelle envie première a motivé Les Cyclades, film qui a mis plusieurs années à se monter ?

L’envie de départ était de faire une comédie ensoleillée pour sortir de l’échec public de Maman a tort [sorti au cinéma en 2016, ndlr], un film assez noir qui parlait de la pourriture du monde adulte et qui était très hivernal, avec des manteaux, bonnets et écharpes... J’avais été ébranlé par cet échec et on m’avait recommandé de revenir à de la comédie plus pure. J’ai donc coché dans le scénario toutes les cases de la comédie feel good et optimiste, même si j’ai toujours besoin de teinter de drame ce que je raconte. L’idée de retrouvailles entre anciennes copines fans du Grand Bleu, avec des dialogues incisifs et un road-movie en Grèce, ça épousait ce désir de comédie enthousiaste.

Le choix du trio d’actrices a forcément été essentiel pour construire la tonalité des Cyclades.

Au début, ce film devait se faire avec un tout autre casting féminin. Mais le projet a été mis en pause le temps que je tourne Les Apparences [avec Karin Viard, sorti en 2020, ndlr] et le Covid est aussi passé par là. Du fait de ce tournage retardé, j’ai totalement réinventé le casting. J’ai d’abord eu Laure Calamy dans le rôle de la journaliste musicale Magalie. J’avais rencontré Laure sur le tournage de Dix pour cent [dont il a réalisé et coécrit plusieurs épisodes des saisons 3 et 4, ndlr] et j’étais tombé en amour pour cette actrice très drôle qui sait aussi être extrêmement touchante. Elle est capable de faire surgir une émotion sans crier gare et de bifurquer du rire aux larmes. Cela m’avait stupéfait sur Dix pour cent et j’ai réécrit mon scénario avec elle en tête. Je ne voulais cependant pas que le rôle fleure trop le déjà-vu pour Laure et j’ai poussé encore plus loin cette fantaisie qui vire au malaise et dissimule des éléments plus graves. D’où l’idée des cheveux blonds. On la découvre d’abord brune puis elle devient blonde à l’aéroport ; je me disais à travers ça que le personnage ne se satisfait jamais de ce qu’elle est et a toujours besoin de se réinventer pour oublier.

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Et comment cela s’est passé pour Olivia Côte et Kristin Scott Thomas ?

Avant Olivia Côte, j’ai eu l’idée d’engager Kristin Scott Thomas pour le rôle de Bijou [une amie de Magalie qui vit en Grèce et héberge à l’improviste les deux voyageuses, ndlr] qui devient au milieu du film un personnage important. J’adore cette actrice, que je trouve pourtant très cantonnée aux rôles d’anglaise un peu guindée. Mais un film me laissait penser qu’elle n’avait pas peur de se métamorphoser : Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, où elle joue cette mère hyper toxique de Ryan Gosling. Elle y était méconnaissable et je savais qu’on pourrait s’amuser à tenter la transformation. Dès sa première séquence, où elle apparaît en Quad, on annonce la couleur : l’idée était de lui faire jouer ce qu’elle est parfois dans la vie et qu’on ignore, quelqu’un de très joyeux, clinquant et souriant. Cela me rappelle Isabelle Huppert quand j’avais fait Copacabana. Elle était très associée à l’époque au cinéma de Michael Haneke ou Benoît Jacquot et on disait avec mon film qu’« Isabelle Huppert s’essaie à la comédie », alors qu’elle en avait fait plusieurs avant et notamment Sac de nœuds de Josiane Balasko. Les gens ont tendance à emprisonner les actrices dans un seul registre.

Le rôle de Blandine fut donc le dernier à trouver son actrice.

Oui, je continuais à proposer le rôle de Blandine à des actrices dites bankables : la liste de cette génération d’actrices est vite faite, ce sont toujours les mêmes et ça rassure les partenaires financiers. Vous en êtes vous-même à vous dire que vous n’y croyez pas complètement, que ce n’est pas vraiment le rôle mais que ça pourrait passer. Sauf que Blandine faisait peur à toutes ces actrices, dans le sens où elle est en apparence la plus terne du duo formé avec Magalie [Blandine est une mère introvertie qui ne se remet pas de son divorce, ndlr]. Je trouvais fou que le seul rôle qui fasse rêver soit celui de la femme sexy et qui rigole. Mais il se trouve que Laure connaissait très bien Olivia Côte, elles sont amies de longue date [et ont joué ensemble dans Antoinette dans les Cévennes, ndlr]J’ai donc rencontré Olivia, qui a décroché le rôle. Et c’est formidable pour le film car elle a un registre de jeu très expressif et elle est ici une vraie révélation. Cela me semble essentiel aujourd’hui au cinéma de se déplacer pour voir des visages plus rares et moins connus.

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D’où vous vient ce goût pour les personnages féminins ? Vous semblez les trouver plus drôles que les personnages masculins.

Petit, comme je suis un enfant du magnétoscope, je regardais en boucle les films que mes parents avaient enregistrés. Il y avait beaucoup de comédies et j’aimais énormément celles avec des personnages féminins hauts en couleurs. Je pense aux comédies de Philippe de Broca avec Annie Girardot, Tendre poulet et sa suite On a volé la cuisse de Jupiter, où c’est elle qui tient la dragée haute du duo face à un Philippe Noiret très en retrait. Je pense aussi à Catherine Deneuve dans Le Sauvage ou à Isabelle Adjani dans Tout feu tout flamme, deux films de Jean-Paul Rappeneau : ce sont des personnages beaucoup plus marquants que ne l’est Yves Montand face à l’une et l’autre. Je me suis nourri de ces histoires où des femmes s’affirment. Comme dans Coup de torchon, de Bertrand Tavernier, où Isabelle Huppert et Stéphane Audran jouent des personnages très forts en gueule.

Au point donc de privilégier les actrices comiques dans votre œuvre ?

Quand j’ai travaillé sur Dix pour cent, je me suis retrouvé spécialiste des guests féminines. Tous les épisodes que j’ai pu coécrire et réaliser mettaient en scène des actrices invitées : Isabelle Huppert, Monica Bellucci, Sigourney Weaver, Charlotte Gainsbourg... Sur cette série, on propose une première version de scénario où on n’ose pas aller au bout et on essaie d’abord d’être poli. Ensuite on voit comment ça se passe et si on peut davantage pousser les curseurs. Et j’ai pu le faire avec toutes ces actrices car elles avaient envie de jouer avec leur image et étaient nettement plus insolentes que certains guests masculins qui se montraient un peu dans la censure et ne riaient pas beaucoup de leurs défauts. Je me suis par exemple permis de dire à Charlotte Gainsbourg qu’elle avait parfois une petite voix inaudible et un peu insupportable. Je lui ai demandé : « On t’entend à peine quand tu joues. Est-ce que ça on peut l’assumer et en faire un gimmick dans l’épisode où tu parlerais à chaque fois trop bas et on te demanderait de parler plus fort ? » Et elle a totalement accepté l’idée. Ces actrices se sont montrées très téméraires faux aux propositions que je faisais. Après, c’est vraiment une affaire de goût : ça me fait beaucoup plus rire et ça m’émeut davantage quand une actrice joue une star enquiquineuse. Je l’excuse plus facilement qu’un acteur enquiquineur. Un comédien cabot, ça peut vite être pénible.

Quel rôle le genre de la comédie peut-il continuer à jouer à l’heure où la fréquentation des salles de cinéma est très commentée ?

Je pense que c’est important d’avoir une histoire très ficelée, faite de rebondissements qui assument une intrigue rôdée. Si j’ai placé mon histoire dans les Cyclades, c’est aussi que cela offre une promesse d’ailleurs et d’évasion et que cette sensation de voyager en allant voir un film me semble être un atout. Je ne suis en tout cas pas pessimiste et je trouve qu’il y a des preuves que la comédie peut perdurer. On l’a vu dernièrement avec L’Innocent de Louis Garrel, qui était très réussi. Son atmosphère était plutôt sombre pour le coup, comme quoi la destination n’a pas toujours besoin d’être paradisiaque. C’est par ailleurs parfois agaçant de sentir que la comédie ne pourra jamais trouver ses lettres de noblesse ni être prise au sérieux. C’est un genre qui n’est quasiment jamais sélectionné dans les gros festivals et qui n’a pas droit à beaucoup de rétrospectives. Alors que sur un plateau, tout le monde vous dira que ce sont les comédies qui demandent le plus de travail. Il est plus complexe de réussir la mécanique d’un gag que celle d’un drame.

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D’autant que la comédie peut parfaitement accueillir en son sein du drame.

Oui, le génial livre Billy Wilder et moi de Jonathan Coe raconte bien que Billy Wilder a réalisé Fedora [film sorti en 1978, qui raconte l’histoire d'une star déchue retirée sur une île grecque, ndlr] pour rappeler combien son parcours avait été douloureux. À la fin de sa vie, Wilder n’avait pas été entièrement reconnu pour tout ce qu’il avait fait en termes de comédie. Alors qu’on peut être très noble en faisant de la comédie. Moi j’envisage la comédie comme un endroit où je choisis ce ton-là précisément pour parler en même temps de drame. C’est ma pudeur à moi, ma manière de raconter des histoires en évitant le pathos. La comédie peut être un outil pour exprimer des choses très graves.

Après avoir donné à Sandrine Kiberlain, Émilie Dequenne, Isabelle Huppert, Karin Viard ou Laure Calamy tous ces rôles hauts en couleurs, allez-vous continuer dans la même direction ?

J’ai toujours envie de creuser ce même sillon, oui. Même si je fais en sorte de ne pas me répéter, je ne me suis pas encore lassé de tourner avec ces actrices. J’écris actuellement un scénario de long métrage et je pense à Isabelle Huppert pour l’un des rôles principaux. On pourrait y retrouver des actrices des Cyclades aussi. Le besoin de remplacer toutes ces femmes par des hommes n’est pas encore arrivé. Cela me titillera peut-être un jour, mais ce n’est pas demain la veille. Catherine Deneuve est par exemple une actrice avec qui cela me plairait bien de tourner. Je la trouve très drôle. Je l’ai vue récemment dans Terrible Jungle [d’Hugo Benamozig et David Caviglioli, sorti en 2020, ndlr], un premier long où elle était très piquante.

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Les Cyclades de Marc Fitoussi, sortie le 11 janvier, 1h50, Memento Distribution

Images (c) Chloe Kritharas

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