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Manon Garcia : « Le sexe comme conversation, ce n’est pas seulement une façon d’augmenter les plaisirs »

  • Joséphine Dumoulin
  • 2021-10-11

Dans "La Conversation des sexes", son nouveau livre, elle invite à repenser un sujet brûlant de notre époque : le consentement sexuel et amoureux. La philosophe féministe et prof à Harvard Manon Garcia, remarquée avec son essai "On ne naît pas soumise, on le devient", est invitée par mk2 Institut pour une conversation au mk2 Nation le 14 octobre.

Malgré son omniprésence dans les discussions contemporaines, le consentement reste selon vous un impensé. Pourquoi ?

Quand on parle de consentement sexuel, on pense souvent qu’il signifie « être d’accord ». Mais qu’est-ce que cela veut dire précisément ? On peut être d’accord parce qu’on a très envie d’un rapport avec une personne, mais on peut aussi l’être parce qu’il n’y a pas d’autre option, parce qu’on n’a pas le courage de dire non… Or, l’idée selon laquelle consentir c’est accepter ou choisir ne va pas de soi, ce n’est pas la même chose. Il y a une ambiguïté morale entre une acceptation passive et un choix actif. Il faut une analyse plus détaillée et prendre en compte les deux sens sur le plan juridique et personnel.

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Cette notion de consentement est-elle la même pour les hommes et les femmes ?

Les inégalités de genre influent nécessairement sur notre capacité à désirer et à vouloir. On peut dire oui à un rapport sexuel parce qu’on essaye de se conformer à une certaine idée de la masculinité et de la féminité. Aujourd’hui par exemple, il est communément admis dans nos représentations qu’un homme a tout le temps envie de sexe. S’il dit non, il a un problème. Alors, on a d’un côté des femmes habituées à consentir, mais pas tellement à choisir ; de l’autre, des hommes éduqués à se concevoir comme « choisissants », qui ne sont pas invités à réfléchir à leur propre consentement. La question du consentement, bien souvent pensée du côté des femmes, concerne en réalité les deux sexes.

Comment concrètement avoir des rapports amoureux et sexuels sans reconduire ces inégalités de genre ?

En considérant que c’est une obligation de discuter de ce dont on a envie dans le sexe. D’une part, c’est une façon d’exprimer son consentement. D’autre part, c’est souvent en parlant avec l’autre qu’on comprend nos propres désirs et nos propres gênes. C’est ce qu’on appelle en philosophie une construction intersubjective du désir : il y a des choses pour lesquelles on peut se débrouiller seul pour savoir ce que l’on aime ou non, mais il peut aussi être très utile de parler de sexualité avec autrui. Le sexe comme conversation, ce n’est pas seulement une façon d’augmenter les plaisirs, c’est aussi une manière d’apprendre à se connaître.

Pourtant, le discours autour du sexe est souvent passé sous silence, et sa verbalisation apparaît parfois pour certains comme une entrave au désir. Pourquoi ?

On a été éduqué à penser comme ça, c’est le fruit de notre histoire : il ne faut pas parler de sexe ou n’en parler que de manière négative. En réalité, si on vivait dans un monde idéal où les hommes feraient attention aux désirs de leurs partenaires et où ils ne seraient pas socialisés à penser que les femmes, qui se sentent obligées d’être gentilles, leur doivent le rapport sexuel, alors on pourrait peut-être ne pas en parler. Mais dans les circonstances actuelles il est trop dangereux de se reposer sur une communication non verbale. Heureusement, de plus en plus d’exemples montrent que parler de sexe peut aussi être désirable, dans les séries notamment. Prenons le cas de Sex Education : il n’y a aucun exemple valorisé de sexe qui ne soit pas discuté avant ou pendant qu’il a lieu. Et, au fond, qu’est ce qui n’est pas sexy quand quelqu’un vous chuchote à l’oreille : « J’ai envie de t’embrasser, est-ce que je peux ? »

Aujourd’hui, cette revendication contemporaine d’égalité et de dialogue entre les sexes apparaît pour certains comme une menace à la « galanterie à la française ». Pourquoi ?

Depuis les libertins du XVIIIe siècle, l’un des éléments de l’identité française est de penser qu’on est meilleurs que les autres pour ce qui concerne le sexe et l’amour. Ce qui est faux : la galanterie à la française, c’est aussi beaucoup d’agressions sexuelles et de sexisme. Il y a une panique à l’idée de perdre cette entente des sexes inégalitaire mais plaisante. Certains s’inquiètent par exemple des applications de consentement sexuel. Mais c’est idéologique et irrationnel de dire : « Si vous voulez avoir le droit à la parole sur votre désir, c’est que vous voulez signer des contrats et détruire tout ce qu’est le sexe. »

La notion de contrat n’existe que dans le droit civil et ne va pas avec la notion de consentement, qui relève du droit pénal. Par ailleurs, ce qui est intéressant, c’est que nous avons tous paradoxalement des exigences morales au quotidien – on fait attention à ce que ressentent les autres. Mais tout se passe comme si cette idée était valable jusqu’au moment où l’on a un rapport sexuel. Pourquoi les normes de moralité s’interrompent lorsqu’il faudrait justement être au maximum de l’attention à l’autre ? Pourquoi considérer que le sexe est un endroit où l’on peut se comporter de manière bestiale et où la politesse sociale n’existe plus ? C’est aussi une question sociale et humaine fondamentale.

La Conversation des sexes. Philosophie du consentement de Manon Garcia (Climats, 300 p., 19 €)

• « Conversation avec Manon Garcia. Le consentement demeure-t-il un impensé ? », le 14 octobre à 20 h au mk2 Nation

tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | – 27 ans : 4,90 € | carte UGC / mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 19 € (* prix public du livre : 19 €)

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