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QUEER GUEST : Lizzie Borden : « Annie Sprinkle invitait les spectateurs à regarder son col de l’utérus avec un spéculum. Ça nous semblait normal, vous voyez ? »

  • Lizzie Borden
  • 2022-11-10

On a demandé à des figures queer d’âges et d’horizons différents de nous parler de la première image, vue au cinéma ou à la télévision, qui a fait battre leur petit cœur queer. Cette semaine, la réalisatrice du culte « Born in Flames » (1983), invitée d’honneur du festival Entrevues, qui se tient à Belfort du 20 au 27 novembre. L’Américaine y présentera son génial et précurseur brûlot féministe et queer en version restaurée avec les tout aussi combattifs « Regrouping » (1976) et « Working Girls » (1986), quasi inédits en France. Débordant joyeusement notre question, Lizzie Borden s’est livrée à nous avec une grande générosité sur son parcours et les évolutions féministes et queer aux Etats-Unis.

QUEER GUEST

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« Je n’ai jamais eu envie de réaliser de portrait, ni de coming-of-age, ni même aucun film avec une narration classique. Les autres gens écrivent des histoires sur des personnages qui doivent régler des problèmes dans leur vie. Moi, je suis plus intéressée par ce que traversent des groupes de femmes, en particulier celles qui sont oppressées par la société, qui doivent lutter pour leurs droits.

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Je n’ai pas fait d’école de cinéma mais une fac de sciences humaines. Je voulais faire partie du monde de l’art, être peintre. Un de mes profs m’a dégoté un job de critique d’art [pour le magazine Artforum, ndlr]. J’ai eu accès aux artistes les plus importants de la fin des années 1970. Ce qui m’intéressait le plus, c’était les artistes femmes, les performeuses, celles qui utilisaient leur corps et parfois leur nudité. Le monde de l’art masculin ne les considérait pas comme leur égal. Ils ne les trouvaient pas aussi géniales ni importantes que les sculpteurs, les peintres hommes. Ils dédaignaient globalement les femmes artistes, mais encore plus les body-artists comme Carolee Schneemann, Hannah Wilke, Joan Jonas ou encore Yvonne Rainer - qui a eu une influence incroyable sur moi. Une grande partie de ces femmes faisaient aussi de la vidéo et des films, et la nudité faisait partie de leur performance. 

En fait, en réfléchissant à votre question, je me suis rendu compte que la plupart des films mettant en scène des lesbiennes ou des gays que j’ai vus en grandissant parlaient de honte, comme Faut-il tuer Sister George ? [de Robert Aldrich, 1968, ndlr]. Les personnages devaient cacher leur orientation. Ce genre de films me terrifiait. Avant les années 1980, les films avec des relations entre femmes, comme Thérèse et Isabelle [de Radley Metzger, en 1968, adaptation du roman érotique lesbien éponyme de Violette Leduc rédigé en 1954, ndlr] se déroulaient en général dans des pensionnats pour filles, des prisons ou des couvents. Toujours dans des environnements coupés du monde, ce qui renvoyait à cette idée de secret à cacher. Pour moi, cette honte était à l’opposé du choix.

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Faut-il tuer Sister George ? de Robert Aldrich, 1968

Mais dans les années 1970/80, le second temps de la deuxième vague de féminisme [amorcée dans les années 1960, ndlr] a frappé très fort. Quand on se politisait en tant que femme, il pouvait y avoir un mouvement en deux temps : vouloir s’éloigner du patriarcat, mettre la culture et/ou l’identité masculine à distance, et se rendre compte que ça ouvrait le champ des possibles vers les femmes. C’était exactement ce que je vivais au moment où j’ai fait Regrouping [documentaire expérimental sur un collectif de femmes, réalisé en 1976, ndlr], et c’est ce dont parle le film. On y suit un groupe de femmes qui discutent d’identité sexuelle, et quelque part j’en fais partie, en tant que réalisatrice. Elles sont à fond dans leurs débats : « est-ce que la bisexualité existe ? », « es-tu homo ou hétéro ? », « es-tu du côté des hommes ou des femmes ? » Je me questionnais sur la manière dont les gens définissent la sexualité des autres, ce que ça voulait dire d’être lesbienne ou bisexuelle. Certaines lesbiennes pensaient que la bisexualité n’existait pas, beaucoup de personnes bies ont été attaquées sur le fait de se définir comme ça, encore aujourd’hui.

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Thérèse et Isabelle de Radley Metzger, 1968

A l’époque, j’ai donc commencé à questionner ma sexualité en lien avec le patriarcat. J’ai pris conscience que ça m’avait oppressée toute ma vie. C’est ce qui est à l’origine de Born in Flames [film d’anticipation réalisé en 1983 qui se déroule dix ans après une révolution sociale-démocrate aux Etats-Unis. Quand la fondatrice noire, queer et radicale de l’Armée des Femmes meurt en prison, des femmes de tous horizons dépassent leurs différences et font alliance pour faire exploser le système, ndlr]. Je me demandais qui étaient les personnes les plus oppressées. Probablement les lesbiennes, d’abord les Noires, et les Blanches juste derrière. Je ne connaissais aucune lesbienne noire, j’ai dû aller à leur rencontre pour que certaines participent au film et que Born in Flames ne soit pas le reflet d’une seule voix, qui plus est blanche – la mienne. C’était un mot qui n’existait pas à l’époque, mais je voulais que le film soit intersectionnel.

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Au moment de faire Born in Flames, j’ai vu des films qui m’ont beaucoup influencée, comme Sunday Bloody Sunday de John Schelsinger [1971, sorti en France sous le titre Un dimanche comme les autres, ndlr]. Glenda Jackson joue une femme dans un triangle amoureux avec deux hommes, qu’elle découvre en train de baiser à un moment. J’ai trouvé ce trio et cette image super intéressants. La relation sexuelle a quelque chose de choquant, pas parce que le sexe entre hommes a quoi que ce soit de malsain, mais parce que le personnage de Glenda Jackson a l’air choqué et trahi par son amant. Au début des années 1980, j’ai aussi vu les films d’Andy Warhol et de John Waters. La sexualité qu’on y voyait reflétait la manière de vivre très libre à la Factory notamment, des femmes avec des femmes et des hommes avec des hommes… il n’y avait pas de label. Il y avait des groupes de théâtre d’avant-garde qui faisaient des performances nu.e.s, on voyait beaucoup de contacts entre femmes. Annie Sprinkle invitait les spectateurs à regarder son col de l’utérus avec un spéculum. Ça nous semblait normal, vous voyez ?

 Born in Flames de Lizzie Borden, 1983

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Sauf que cette liberté sexuelle – à la fois réelle et dans sa représentation - concernait seulement une fraction de la population, des artistes de la classe moyenne surtout. Dès qu’on sortait de ce cercle, on découvrait la dureté du monde réel avec des catégories de gays, de lesbiennes et de bisexuel.le.s totalement marginalisées et précarisées. Qu’est-ce qui se serait passé dix ans après une révolution sociale et culturelle dans ce contexte ? C’est ce que j’ai essayé d’imaginer dans Born in Flames. Je ne pourrais plus faire le film aujourd’hui, car heureusement il y a beaucoup de femmes noires puissantes et talentueuses qui font leurs propres films. Il y a eu une évolution vraiment géniale, en particulier grâce au mouvement Black Lives Matter, qui a permis à de nombreuses voix d’émerger. 

Quand j’ai fait Working Girls, en 1986, sur des femmes exerçant dans un bordel à New York, j’ai imaginé un personnage principal lesbien mais le sujet du film était le travail, pas la sexualité. Je voulais poser cette question : qu’est-ce qui est pire, travailler 40 heures par semaine pour un job qui broie l’âme et paye mal, ou quelques heures comme travailleuse du sexe ? La plupart des films que j’avais vus à propos de prostitution montrait cette activité comme honteuse ou se terminait sur la mort des protagonistes. Je voulais montrer que le travail du sexe est un choix viable pour une femme qui peut le supporter.

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Je suis fière d’être une réalisatrice femme. Je ne fais pas partie de celles qui disent : « je veux être considérée comme cinéaste avant tout », il me semble qu’il y a assez de réalisateurs dans le monde qui font des films à la narration classique, donc je défends les femmes qui font des choses audacieuses et subversives. Je continue de vouloir faire sortir de l’ombre certains sujets. Ça fait des années que je tente de faire un film sur une femme médecin qui pratiquait des avortements dans les années 1950.

J’aimerais sincèrement qu’un film comme Born in Flames ne soit plus pertinent aujourd’hui. C’est vraiment terrifiant car, sur certains points, il l’est plus que jamais. Pareil pour Working Girls – enfin, Dieu merci, les travailleur.se.s du sexe commencent à s’organiser en syndicats ! Et grâce aux réseaux sociaux, certain.e.s sont en train de transformer la honte en fierté. C’est pour cette raison que j’adore le mot « queer », je le trouve très inclusif et excitant. Ça englobe l’idée de changement, de fluidité, de mobilité au cours de la vie. Ça permet de ne pas figer une personne dans une identité monobloc. Ce n’est pas binaire, ça évite de condamner à une option ou une autre. Au cours de la vie, on peut changer en fonction de notre âge, de notre expérience, de ce à quoi on est confronté.e.s. Vous savez quoi ? Jetez-vous à corps perdus dans vos passions et vos émotions. Je crois que ça peut faire de vous une créature politique, un genre d’organisme sensible qui réagirait au monde. »

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