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Krzysztof Kieślowski : portrait d'un éternel intranquille

  • Quentin Grosset
  • 2021-09-22

Cinéaste majeur du XXe siècle, immense autant pour son humanité que pour son mystère, le Polonais Krzysztof Kieślowski (1941-1996) est à l’honneur cet automne avec des ressorties de ses films en salles et DVD par mk2 et Potemkine Films, et une rétrospective à la Cinémathèque. L’occasion de redécouvrir ses œuvres emblématiques comme "Le Décalogue", "La Double Vie de Véronique" ou sa trilogie Trois couleurs (Bleu, Blanc, et Rouge) – qui donne son nom à ce magazine.

« Nie wiem. » « Je ne sais pas. » Krzysztof Kieślowski, 48 ans, n’est pas très engageant avec son air las, son regard dans le vague et ses épaules voûtées, en ce jour d’octobre 1989. « Que signifie pour vous le fait de créer ? » a tenté le journaliste. Si Kieślowski se montre laconique, c’est que le cinéaste aime mieux les questions que les réponses. Dans ses films, il en pose beaucoup, mais les laisse toujours en suspens. Le premier des dix épisodes du Décalogue met ainsi en scène les interrogations existentielles d’un petit garçon qui demande : « Qu’est-ce que la mort ? Qui est Dieu ? » Est-ce un hasard si ce gamin qui insuffle le doute aux adultes a les yeux du même bleu perçant que le réalisateur ?

L’intranquille

La jeunesse de Kieślowski est marquée par la tuberculose de son père et des déménagements à répétition, de sanatorium en sanatorium. Sur la route, le garçonnet dévore Camus, Kafka ou Dostoïevski. Cette période erratique a peut-être forgé une personnalité hésitante puisque, une fois adulte, Kieślowski tâtonne professionnellement : alors qu’il pense devenir chauffeur, sa mère le pousse à tenter trois fois le concours de l’École nationale de cinéma de Łódź. Il en ressort diplômé à la fin des années 1960 et devient réalisateur. Dans la Pologne communiste des années 1970-1980, tout le secteur cinématographique du pays (production, distribution…) est gouverné par l’Office central de la cinématographie, un organisme géré par le ministère de la Culture. Les films sont soumis à la censure.

Trois Couleurs. Rouge (1994) © mk2

Krzysztof Kieślowski sur le tournage de Trois couleurs. Rouge (1994) © Piotr Jaxa

Pour critiquer les institutions, Kieślowski dépeint des situations allégoriques, d’abord dans des documentaires : l’organisation chaotique d’une caisse d’assurances dans Le Bureau (1966), un service de chirurgie qui manque de matériel dans L’Hôpital (1977)… Mais, peu à peu, le cinéaste s’interroge sur ce qu’implique sa pratique documentaire : s’immiscer dans la vie des gens ; parfois les mettre en danger. Ainsi, il fait tout pour que Je ne sais pas (1977) ne soit pas montré à la télévision afin de protéger un ingénieur qui y dénonce la corruption du parti. Progressivement, le cinéaste ne veut plus tourner que des fictions : La Cicatrice (1976), Sans fin (1985), 
Le Hasard (1987)… Mais un événement majeur l’incite de nouveau à tergiverser : lorsque le dictateur Jaruzelski applique la loi martiale de 1981 à 1983, la Pologne est coupée du reste du monde. Le cinéaste ne trouve plus le moyen de filmer. 

Trois couleurs. Bleu (1993) © mk2

Cinéaste monde

En 1982, Kieślowski fait une rencontre déterminante : Krzysztof Piesiewicz, un avocat qui deviendra son coscénariste. Leur collaboration aboutit à Sans fin, l’histoire du fantôme d’un avocat. Dépeignant rétrospectivement les effets de la loi martiale, le film est un échec public et s’attire les critiques du gouvernement et de l’opposition. Pendant trois ans, le cinéaste ne tournera plus. Un jour de 1984, Piesiewicz fait part à Kieślowski de son envie d’adapter Le Décalogue.

Ils en font une série télévisée en dix épisodes centrés sur l’humain et ses dilemmes moraux, installés dans un bloc d’immeubles du nord de Varsovie. Au Festival de Cannes de 1988, une version longue et retravaillée de l’épisode 5, Tu ne tueras point, est présentée en Compétition. Quelques fauteuils claquent. Certains spectateurs sont choqués par la représentation crue d’un assassinat commis au hasard. Ceux qui restent sont en revanche saisis par le parcours d’un jeune avocat idéaliste qui tente d’éviter la peine de mort à son client. Tout le monde se demande qui est ce réalisateur mystérieux qui repartira auréolé du Prix du jury.

Trois couleurs. Blanc (1994) © mk2

Dès lors, invité à travailler en France par des producteurs séduits par son acuité, Kieślowski y trouve les moyens de passer à une mise en scène plus stylisée, plus baroque. La Double Vie de Véronique (1991), dans lequel Irène Jacob joue à la fois une Polonaise et une Française aux destins mystérieusement liés, puis la sublime trilogie Trois couleurs (Bleu, Blanc et Rouge) (produite par mk2 en 1993 et 1994), variation sur la maxime « Liberté, Égalité, Fraternité », achèvent d’asseoir la notoriété planétaire du réalisateur polonais. En travaillant en France, avec des acteurs français, le réalisateur confirme son ambition d’aboutir à une œuvre universelle, qui explore la condition humaine dans ce qu’elle a de beau, de laid, d’absurde.

Seulement, au plus haut de son succès, en 1993, tandis qu’il obtient le Lion d’or pour Bleu à la Mostra de Venise et que Blanc est en Compétition à la Berlinale, il annonce qu’il arrête sa carrière. Son rêve, dit-il comme par bravade, est d’aller vivre à la campagne, de s’asseoir sur une chaise et de fumer des cigarettes. Il décédera en 1996 d’une crise cardiaque à Varsovie. Dans un documentaire de 1995 d’Andreas Voigt et Lothar Kompatzki, Kieślowski explique pourquoi il a voulu quitter le cinéma : «Ce n’est pas mon monde… j’y suis étranger, je le hais. Mais ça ne signifie pas que j’apprécie le monde réel pour autant. Le monde réel est-il vraiment réel, d’ailleurs ? » Jusqu’à la fin, le cinéaste fut animé par le doute.

: Ressortie en salles de La Double Vie de Véronique et de la trilogie Trois couleurs en versions restaurées 4K inédites à partir du 6 octobre, et le 2 novembre en DVD et Combo Blu-Ray / Ultra HD HDR (Potemkine Films)

: Rétrospective Krzysztof Kieślowski,  du 29 septembre au 25 octobre  à la Cinémathèque française

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