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Thierry Frémaux

  • Juliette Reitzer et Quentin Grosset
  • 2021-06-18

Annulé en 2020 à cause du Covid, le Festival de Cannes revient pour une édition estivale qui s’annonce historique – elle accueille non pas une mais deux années du meilleur de la production cinématographique mondiale. À quel point la manifestation se fera-t-elle l’écho des bouleversements et des espoirs du « monde d’après », dont elle se veut le premier gros événement culturel ? En revisitant son propre parcours et ses engagements, Thierry Frémaux, emblématique délégué général du Festival depuis 2007, nous raconte les luttes portées par le cinéma, et par Cannes, en cette année charnière.

Quelles luttes politiques, quels engagements la sélection officielle 2021 reflète-t-elle ?

En 2021, le cinéma directement politique au sens où on le rencontrait dans les années 1960 ou 1970 n’existe plus. Il était alors dominant, il l’est moins ou différemment, comme dans la société. Mais il y a cette idée, très simple, qu’on retrouve beaucoup dans le cinéma contemporain : comment continuer à vivre quand on risque toujours de tout perdre ? C’est une idée politique de fond qui renvoie à un engagement personnel ou à des combats collectifs qui ne le sont pas moins. On en trouve plusieurs échos et pas seulement à travers la crise épidémique.

Ce thème de sa propre place dans le monde est permanent, universel, il est récurrent dans l’art et au cinéma. Il est très présent cette année, dans des œuvres initiatiques où l’on trouve de la révolte, de la souffrance, de l’apaisement ou de l’acceptation. Sur les questions sociétales contemporaines (la liberté de pensée, les luttes particulières, le féminisme, l’environnement), le terrain est connu, parfois le traitement, mais l’imaginaire et la créativité des cinéastes les visitent d’une autre manière.

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Vous venez de publier chez Stock un livre autobiographique intitulé Judoka. À quel point les valeurs prônées par ce sport qui a fait votre éducation guident aujourd’hui votre travail ?

J’ai écrit ce livre parce que le judo, qui m’a vu élève, compétiteur et professeur mais dont j’avais abandonné la pratique, est revenu vers moi comme s’il m’en voulait de l’oublier et de laisser s’éloigner les vertus de son enseignement. Mon enfance n’aurait pas été la même sans lui. Ça aurait pu être la guitare ou la montagne, ce fut le judo.

Je l’oubliais sans m’en apercevoir vraiment, alors il a réapparu dans ma vie, presque à mon insu. Il m’a appris sur un tapis, dans la confrontation avec mes aînés ou dans le dévouement pédagogique, ce que j’ai lu de Nietzsche plus tard : « Deviens ce que tu es. » Il faut produire un gros effort pour faire ce qu’on appelle désormais « le récit de soi ». J’avais du mal avec le « je », surtout que le judo vous enseigne les vertus du collectif.

Au fond, il s’agit d’une sorte d’autobiographie de jeunesse qui, à partir du judo, tente de réfléchir sur ce qui a marqué ma génération. J’ai été élevé aux Minguettes dans les années 1970, je voulais parler de ça, de cette France des banlieues et des ZUP qui était une grande promesse et qui fut un énorme échec dont on paie toujours la facture.

C’était aussi des temps heureux, les raconter, c’est respecter sa propre enfance. C’est pourquoi il y a un chapitre sur Once Upon a Time… in Hollywood : c’est un film sur l’enfant qu’était Tarantino dans cette ville qui l’a fait homme et artiste.

Mais pour revenir à votre question, le judo vous enseigne l’humilité et l’ambition, le souci de soi et le goût des autres, la compréhension de l’histoire et une certaine appétence pour le changement, des choses qui me guident pour essayer d’assurer ma fonction.

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Avant d’être embauché à l’Institut Lumière en 1983 (dont vous êtes aujourd’hui directeur général), vous prépariez un DEA sur l’histoire sociale du cinéma. Quelle en était la problématique ? Diriez-vous que les questions sociétales que vous vous posiez alors ont été fondamentales dans votre parcours ensuite ?

Oui. Être universitaire-chercheur et entrer dans l’énergie du monde réel, c’est à la fois très différent mais en même temps pas tant que ça. À la fac, je menais des recherches en vue d’une thèse d’histoire qui voulait établir que l’on pouvait décrire le peuple du XXe siècle à travers un phénomène dont il était le dépositaire : il est allé au cinéma. Il y eut un moment à la fin des années 1980 où l’on croyait vraiment le cinéma en danger.

La mélancolie régnait partout avec la fin des salles de quartier, l’arrivée de la vidéo et des chaînes du câble, un certain désenchantement aussi, venu de gens aussi différents que Wim Wenders, Serge Daney ou Jean-Luc Godard. Cette mélancolie est aussi constitutive de la cinéphilie, qui est l’art de faire vivre ce qui n’est plus. Et j’aimais, je crois, et j’aime toujours, cette solitude à laquelle tout cinéphile est réduit, ou se réduit lui-même, en s’inventant des mondes perdus.

J’avais l’ambition de parler de ça, de réfléchir à l’amour du cinéma. Le cinéma était souvent abordé par sa propre histoire, esthétique ou événementielle, je voulais en décrire l’importance intime et collective, et évoquer ceux qui, tout au long du XXe siècle, en ont connu la forme la plus aboutie : une œuvre, un public, une salle de cinéma. Je n’ai hélas jamais terminé cette thèse car l’Institut Lumière et l’engagement cinéphilique réel m’ont emporté ailleurs.

Mais il est sûr que, au-delà de la formation intellectuelle que cela m’a apporté, mes convictions se sont forgées là, mon amour des salles, ma passion de programmer, mon rapport au public, à sa construction et même, à chaque époque, à sa reconstruction.

Je continue de parler avec des collègues du monde entier de la place du cinéma dans nos vies. J’ai beau diriger Cannes, je ne suis qu’un petit soldat de l’immense armée cinéphile qui fait de la France un pays à part sur la carte du monde.

Quels films ont déjà bousculé vos convictions ? Pourquoi ?

Tous les films, ou presque, bousculent nos convictions, c’est même pour ça qu’on va au cinéma, pour se faire bousculer. Une œuvre d’art, film, chanson ou roman, change la personne que vous êtes. Mais le plus beau des bouleversements est surtout esthétique : quand on voit pour la première fois Le Cuirassé Potemkine, L’Aurore, Pierrot le Fou ou La Maman et la Putain, on fait un voyage d’où on ne revient plus. Il est difficile de faire des classements, bien que, comme tous les cinéphiles, j’adore faire des listes (qui changent tout le temps).

Il y a aussi ces films qui ont marqué tel ou tel moment de votre vie, et qu’il ne faut surtout pas revoir ! Sauf, pour moi, Au fil du temps de Wim Wenders, trois heures en Scope noir et blanc qui racontent l’errance de deux hommes dans un camion le long de la frontière est-allemande, ou Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, vu à sa sortie et dont l’importance grandit avec le temps.

Ceux-là, je les revois chaque année. Comme La Règle du jeu de Jean Renoir dont vous changez de personnage favori à chaque vision. Et j’attends d’avoir l’âge de Noiret dans La Vie et rien d’autre de Bertrand Tavernier, quand il chemine dans ses chemins de jeunesse avec son cheval.

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Vous est-il déjà arrivé de sélectionner un film qui allait à l’encontre de vos convictions ? Si oui, lequel et pourquoi ?

Même s’ils sont présents dans tous les cas, et souvent à mon insu, mon goût et mes convictions ne doivent pas dominer mes choix. Sélectionner à Cannes ce n’est pas dire : « C’est bien / Ce n’est pas bien » ou « J’aime / Je n’aime pas », mais plutôt : doit-on ou non présenter ce film ? Comment s’intègre-t-il dans ce portrait du cinéma contemporain qu’une sélection vient proposer ? Qu’est-ce qu’il dit d’un auteur, d’un genre, d’un style, d’une région du monde ? Il faut se défaire des dogmes, des clans et des certitudes.

Il nous arrive bien sûr de faire des erreurs. Mais je pourrais expliquer la présence de chacun des films sélectionnés. Aucun film ne vient heurter mes convictions. Comme spectateur, j’accepte tout car les artistes sont là pour décrire et changer le monde. Et nous dire et nous montrer des choses qui ne nous plairont pas. De surcroît, comme nous sommes à Cannes dans les hautes sphères de la création, il y a cette présence suprême : la mise en scène, l’acte purement cinématographique, et cela compte plus que tout.

« Spike Lee est le premier cinéaste noir à occuper la présidence du jury d’un grand festival international. On doit s’en féliciter autant que de constater : il était temps. »

À votre poste, à quel genre de pressions, politiques ou autres, faites-vous face au jour le jour ?

Aucune autre pression que celle de la passion. Donc aucune pression. Il est normal qu’un producteur ou un réalisateur se battent pour un film auquel ils croient. Comme disait Léo Ferré : « Si je ne me lève pas le matin en pensant que je suis plus fort que Mozart, je ne pourrai plus écrire de la musique. » L’immense et fragile orgueil des artistes est essentiel. Et quand nous ne parvenons pas à nous entendre, quand un film ne trouve pas sa place en sélection, leur souffrance est aussi la mienne.

Personnellement, comment gérez-vous la contradiction entre le faste du Festival de Cannes et les luttes parfois portées par les films ?

Je n’y vois aucune contradiction, plutôt le contraire : parce que Cannes est Cannes – la force médiatique, le glamour, le faste, etc. –, ce qui s’y passe suscite un immense intérêt. Et prend un écho incomparable. On reproche même au Festival d’être trop politique. Mais quand il l’est, c’est que les films le sont d’abord.

Lors de sa première édition d’après-guerre, quand le Festival consacra La Bataille du rail de René Clément ou Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, on a su qu’il ne serait jamais indifférent au chaos et à la beauté du monde. La double naissance de Cannes, en 1939, comme événement antifasciste, et en 1946, comme instrument de libération et d’espérance, donne des responsabilités.

C’est celle des artistes, aussi celle des organisateurs et des professionnels. Et le décorum cannois n’est rien sans l’ensemble de ce qui le porte : les films les plus publics du tapis rouge sont aussi là pour attirer la presse et les photographes vers les auteurs des pays les plus lointains. Regardez l’aventure Parasite en 2019 [le film de Bong Joon-ho, Palme d’or en 2019, a ensuite remporté en 2020 à la fois l’Oscar du meilleur film et celui du meilleur film étranger, ndlr].

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Que porte la présidence du jury par Spike Lee selon vous ?

Spike Lee est le premier cinéaste noir à occuper la présidence du jury d’un grand festival international. Et il en est très heureux, il l’a dit. On doit s’en féliciter autant que de constater : il était temps. Le premier juré africain à Cannes fut Ousmane Sembène, le cinéaste sénégalais, vingt ans après la création du Festival. Les festivals, comme le cinéma mondial, veillent depuis toujours à l’universalité de leurs sélections mais il fallait corriger ce symbole très fort qu’est la présidence du jury. Par ailleurs, Spike Lee est un immense cinéaste, c’est aussi et avant tout pour ça qu’il est là.

Le collectif 50/50 a fait le compte des réalisatrices présentes en compétition cette année. Sur vingt-quatre films, elles sont quatre (le même chiffre qu’en 2011 et en 2019, un record jamais battu). À quel point la parité est-elle aujourd’hui un critère dans votre travail de sélectionneur ? Votre prise de conscience du manque de représentation des femmes dans les festivals a-t-elle évolué avec le temps ? Comment luttez-vous concrètement pour l’inclusion ?

Les sélections ne sauraient reposer sur le sexe, la race ou la religion des cinéastes. En tout cas, pas pour un festival universaliste comme Cannes. Ou alors il faut imposer des quotas dans ses règlements et le dire. Cannes a le dos suffisamment large pour supporter les polémiques mais il est trop facile de penser que la sous-représentation des réalisatrices viendrait du Festival. Il n’en est pas la cause, il arrive au bout de la chaîne, pas à son début. Les écoles de cinéma sont de plus en plus paritaires, le CNC a une politique très volontariste. On en voit déjà les effets sur la sélection française 2021 ou sur le jeune cinéma présenté à Un certain Regard.

Les choses changent mais il ne faut négliger ni l’explication historique (longtemps, la réalisation fut réservée aux hommes et Varda était bien seule dans la génération de la Nouvelle Vague composée uniquement d’hommes), culturelle (vous n’imaginez pas le nombre de pays où il n’y a tout simplement pas de réalisatrices), ni non plus penser que le cinéma pourrait résoudre à lui seul une question qui irrigue toute la société. Mais il doit prendre sa part. Nos jurys, nos comités de sélection, bientôt nos instances, sont paritaires, partout où nous le pouvons. Même en sélection, en cas d’hésitation sur deux films, on choisira celui qui est réalisé par une femme. Et nous dialoguons avec les collectifs féministes dont nous partageons les combats et dont la vigilance, et même le devoir d’ingérence, sont absolument essentiels.

Quel serait le fil rouge de votre engagement pour le Festival de Cannes depuis que vous y travaillez ?

Le cinéma, rien que le cinéma. Donc toute la vie.

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Crédit image de couverture : © AFP PHOTO MARTIN BUREAU

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