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Haydée Politoff, l'échappée

  • Joséphine Leroy
  • 2022-09-26

La « collectionneuse » du film d’Éric Rohmer, c’est elle. Étoile filante du cinéma français, Haydée Politoff a incarné la jeunesse rebelle des années 1960 et 1970 chez des réalisateurs aussi prestigieux que Jacques Doillon (« La Femme qui pleure » ) ou Marcel Carné (« Les Jeunes Loups » , qui ressort en salles en septembre). Retour, avec l’insaisissable actrice, sur la fabrique d’un sex-symbol.

La carrière cinématographique de Haydée Politoff aura duré douze ans : 1966-1978. Un temps court mais suffisant pour imprimer les rétines. Elle n’avait pourtant jamais songé à faire du cinéma. Née en 1946 à Saint-Denis, elle a grandi dans les années yé-yé, traînait avec Chantal Goya ou France Gall, se fondait dans la foule du Café de Flore, des Deux Magots ou de chez Castel, lieux phares de la nuit à l’époque. C’était la France des Trente Glorieuses, de l’insouciance, de la libération sexuelle. En peu de rôles, c’est ce que Haydée Politoff a symbolisé.

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Un demi-siècle plus tard, on a recueilli ses souvenirs par téléphone, puisqu’elle vit aux États-Unis depuis 1978. Dans sa maison californienne, qui fait face à la forêt de Redwood et ses séquoias géants, elle se remémore. Tout commence lors d’une soirée : « Quelqu’un m’a abordée pour me demander si ça m’intéresserait d’écrire un scénario. C’était Pierre Cottrell [cofondateur avec Éric Rohmer et Barbet Schroeder des Films du Losange, il a aussi collaboré avec Jacques Rivette et Jean Eustache, ndlr]. Je lui ai dit : “Pourquoi pas ?” Je n’avais pas de métier précis. Et, de fil en aiguille, on s’est dit qu’on allait essayer de faire le film [qui est devenu La Collectionneuse d’Éric Rohmer, mais qu’elle n’a finalement pas coécrit, ndlr] et que j’y jouerais – de toute façon, on ne pensait pas que ça allait sortir. »

Ce « Pourquoi pas ? », c’est ce à quoi carbure l’héroïne des Jeunes Loups de Marcel Carné (1968), son deuxième film, qui ressort en salles en cette rentrée. Le cinéaste tente d’y encapsuler le souffle de Mai 68. Il n’y parvient pas tout à fait, forçant le trait dans l’écriture des personnages, avec son bellâtre d’origine modeste tentant de gravir les échelons pour devenir bourgeois et qui croise la route d’un hippie issu de la haute.

Le personnage de Haydée Politoff échappe beaucoup plus à la caricature et complexifie cette lutte des classes. Elle joue Sylvie, une jeune femme venue d’on ne sait quel milieu, qui se laisse porter par le hasard des rencontres. Sa fraîcheur irradie le film. Un charisme instantané, sur lequel tous les réalisateurs qu’elle a rencontrés ont misé.

HAPPÉS PAR HAYDÉE

Un an plus tôt, elle se retrouvait pour la première fois sur un plateau de tournage, celui de La Collectionneuse. À l’écran, on sent d’emblée la présence de son personnage, qui n’apparaît pourtant pas tout de suite physi­quement. Pendant qu’Adrien, le narrateur, attend d’enfin l’apercevoir, elle épuise ses journées hors champ, explorant la volupté dans une chambre aux volets fermés. Les jours suivants, Adrien la voit sortir et observe à distance ses aventures sensuelles, à la fois fasciné et répugné. Il était venu pour ne surtout pas avoir d’histoires. Mais, comme tant d’autres avant lui, il se fait happer par Haydée, son maillot orange, son sourire mali­cieux. Comme Rohmer, Jacques Doillon fera de l’actrice un solaire objet du désir, venu s’insinuer dans un couple à l’équilibre fragile dans La Femme qui pleure, sorti en 1979.

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Ça se passe encore dans une maison à l’écart de tout (cette fois dans les montagnes de Haute-Provence). Et le ton, loin de l’érotisation à la fois légère et cérébrale de Rohmer, est plus dramatique, romanesque. Hormis ces différences, les deux cinéastes gardent le prénom Haydée pour leurs personnages, comme s’ils projetaient leur vision de l’actrice sur ceux-ci, et font d’eux l’élément perturbateur du récit. Chez l’un, c’est une fausse ingénue séductrice ; chez l’autre, une maîtresse offrant à l’homme du trio (incarné par Doillon) l’évasion.

Haydée Politoff dans La Femme qui pleure de Jacques Doillon © Malavida Gaumont

En 1967, lors de la sortie de La Collectionneuse, Haydée avait été inter­viewée par le journal Cinémonde. L’article commence ainsi : « Les cheveux courts, des lèvres sensuelles, un corps gracile. Elle n’est pas belle. Elle le sait. Elle sait qu’elle est jolie, mignonne, qu’elle a du charme et surtout beaucoup de personnalité. Elle sait que si elle veut “durer”, elle doit moins compter sur son physique que sur “qu’il y a derrière”. »

Sur la couverture, on la voit défier l’appareil photo avec un œil frondeur, un peu enfantin, assise sur une chaise à l’envers, les jambes en évidence. Le journal titre : « En 1967, les filles collectionnent-elles les hommes ? » « Tout ce qu’ils [les cinéastes avec lesquels elle a travaillé, ndlr] ont utilisé de moi, ça n’est pas vraiment moi. Je n’ai jamais été la jeune fille sexy ! C’est une construction, ce qui est normal pour un film, mais c’est une utilisation très étroite. Ces personnages deviennent des objets », nous a-t-elle dit de sa voix profonde et douce (beaucoup moins suave que celle qu’elle a dans les films). Sur le tournage, elle ressentait de la part des acteurs (pas du tout de Rohmer, nous précise-t-elle) une misogynie pesante.

Haydée Politoff dans La Collectionneuse d'Eric Rohmer © Les Films du Losange

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Dans Cinémonde, elle confiait : « [Mes partenaires] me considéraient vraiment comme le petit “boudin” […] placé là par piston et qui ne pouvait que nuire à “leur” film. J’ai joué le jeu, c’est-à-dire celui de la parfaite idiote, pour ne pas trop les décevoir. La publicité que m’a apportée ce film a dû leur faire un choc… » Au cinéma ou dans les médias, on a bien tenté de diriger cet électron libre, de capitaliser sur une aura sulfureuse, sans succès.

« Je suis toujours passée du coq à l’âne, on a du mal à me suivre. »

Haydée Politoff dans Les Jeunes loups © Malavida SND

DÉPARTS, ABSENCE

Lucide sur ce formatage dont est capable le cinéma, en particulier avec les actrices, Haydée Politoff s’en est extraite doucement. Depuis toute jeune, elle est avide d’expériences en tout genre, étudiant à la prestigieuse école Penninghen en art déco un jour, pour piger le lendemain chez Marie Claire et Paris Match. « Je suis toujours passée du coq à l’âne, on a du mal à me suivre » – dans notre conversation, il a été question pêle-mêle de pumas qui rôdent, de son chien et de « cette espèce de gros tas de Trump, beurk ».

La célébrité acquise par le cinéma ne lui a fait ni chaud ni froid. Un seul argument pouvait lui faire accepter un projet : un tournage dans de beaux décors, comme la Polynésie ou Bali. C’est ainsi que, dans les années 1970, elle a tourné des films à petits budgets : « C’est le voyage qui m’intéressait le plus. Le scénario, ça passait après. » La raison de son déménagement aux États-Unis ? Des vacances qui se sont prolongées sur un coup de tête.

Quand elle nous dit ça, on la revoit dans la peau de Sylvie des Jeunes Loups, toujours prête à prendre ses cliques et ses claques. Lorsqu’on lui demande si elle regrette de ne pas avoir fait plus de films, elle a cette réponse, modeste : « Non. Je ne peux pas prétendre avoir été une super actrice. » On pense tout l’inverse. Et on n’est apparemment pas les seuls : « Il y a un truc qui me surprend toujours. J’ai 78 ans et je reçois toujours des lettres, adorables, surtout de femmes. » En 2022, Haydée Politoff collectionne-t-elle les lettres d’amour ?

Les Jeunes Loups de Marcel Carné, 
Malavida (1 h 45), ressortie le 28 septembre

Image de couverture : La Femme qui pleure © Malavida Gaumont

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