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FIFIB 2020 : les jeunes cinéastes de demain qu’on a repérés 

  • Josephine Leroy
  • 2020-10-20

Le festival international du film indépendant de Bordeaux, qui s’est heureusement maintenu malgré la situation sanitaire, s’est achevé ce week-end et nous a comme à son habitude présenté une fantastique sélection de films, pour beaucoup réalisés par de jeunes cinéastes avides d’expérimentations. Cette année, on en a repéré cinq à suivre absolument. On revient sur ces oeuvres très prometteuses à travers deux grandes thématiques. 

ADOS MUTANTS  

Romance, Abscisse et Ordonnée de Louise Condemi © Apaches Films

Avec ses crises, ses nombreuses mutations psychologiques et physiques à digérer, l’adolescence est un terrain de jeu idéal, en même temps qu’une phase fondatrice de l’existence. Elle n’a donc pas fini d’inspirer les jeunes cinéastes. À commencer par Louise Condemi, réalisatrice du fin, drôle et percutant court-métrage Romance, abscisse et ordonnée (son premier film, présenté en compétition courts-métrages), qui nous met durant quelques minutes dans les baskets pas toujours confortables de Romane, une ado idéaliste. Au détour d’une pause entre les cours, celle-ci tombe sous le charme de Diego. Depuis qu’il arbore une nouvelle coupe de cheveux, le beau brun focalise toute son attention. Acculée par la pression sociale (dans une scène, ses copines lui disent qu’il va falloir qu’elle passe la seconde, c’est-à-dire qu’elle fasse enfin sa première fois), Romane dépasse sa timidité pour l’aborder, mais va bientôt déchanter…

Dans la veine des teenmovies des années 80-90 (l’esprit d’un John Hugues et de La Boum n’est pas très loin), le film ne recule pas devant le kitsch (comme dans une comédie musicale, un choeur de filles commente les actions de Romane, prise dans son tourbillon d’émotions), pour mieux capturer les émotions en dents de scie de cette héroïne. On n’en dira pas davantage, pour préserver la fin de ce film qui s’ouvre sur une réjouissante possibilité d’émancipation.

 

Plus siphonné, sombre et acide : le long-métrage Teddy des jeunes frères Boukherma (Grand prix de la compétition française longs-métrages, ex-aequo avec The Last Hillbilly de Diane Sara Bouzgarrou), qui sont enfin de retour après Willy 1er (sorti en 2016 et coréalisé avec Marielle Gautier et Hugo P. Thomas), portrait d’un quinqua casanier qui, bouleversé par la mort de son frère jumeau, se décide à sortir de sa tanière. Attirés par les êtres sauvages et marginaux, en lutte contre les diktats sociaux, les deux cinéastes s’intéressent cette fois à Teddy (génial Anthony Bajon, au visage mi-enfantin mi-monstrueux, adepte de doigts d’honneur qu’il accompagne de sourires moqueurs). Dans un village des Pyrénées, ce jeune punk aux sourcils moitié châtains, moitié décolorés, vêtu d’un t-shirt noir sur lequel jaillissent de grosses flammes, travaille dans un salon de massages. Il a la haine contre tout le monde, sauf ses oncle et tante adoptifs, et Rebecca, sa petite amie riche, dont la voie est toute tracée. Considéré par les habitants de son village comme un vaurien, Teddy est comme eux intrigué par une étrange rumeur qui se propage suite à la mort d’animaux dans les champs : un loup rôderait dans les environs. Un soir de pleine lune, il se fait griffer par la bête et est pris d’étranges pulsions…

Ici, on est à cheval entre la comédie sociale décalée façon Bruno Dumont, le revenge movie horrifique à la Carrie de Brian De Palma et le délire sanglant et fantastique du giallo à la Dario Argento. Ça dégouline dans tous les sens mais ça marche bizarrement très bien. Car derrière cette profusion (marquante d’un point de vue purement esthétique), le film brasse des idées très justes autour du déterminisme social. Tout en nous faisant beaucoup rire du conformisme de certains jeunes croqués, il rappelle que l’adolescence est le lieu propice à la construction d’un entre-soi cruel. 

IMAGES MANQUANTES, 3D DÉCUPLANTE

Maalbeek

Autre tendance décelée dans la programmation riche du FIFIB : le recours à la 3D et à l’animation pour sonder le vide d’une image manquante, avec d’abord Maalbeek (sélectionné à la Semaine de la critique de Cannes cette année, et Grand Prix de la compétition courts-métrages du FIFIB, ex-aequo avec Shakira de Noémie Merlant) d’Ismaël Joffroy Chandoutis. Passé par Les Écoles supérieures INSAS, Sint-Lukas et Le Fresnoy, le jeune cinéaste Français ouvre à travers son oeuvre (les courts expérimentaux Swatted et Ondes noires) des réflexions passionnantes autour des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Dans ce nouvel essai, il nous remémore l’effroyable attentat terroriste survenu en 2016 à Maalbeek, station du métro bruxellois, à travers le témoignage traumatique de Sabine, rescapée du drame qui a subi un choc crânien tel qu’elle souffre d’amnésie partielle. En écho à la mémoire fragmentaire de Sabine, le court-métrage, composé d’images 3D calquées sur des prises de vue réelles, reconstitue par bribes les décors, et derniers souvenirs de cette femme qui accompagne en voix-off les illustrations.

La grande force du film consiste à redonner le pouvoir de la narration à la victime, et préserver volontairement ses zones de flous pour en faire la matrice visuelle et sonore du récit (dans les couloirs tamisés du métro, alors que les trains arrivent en grinçant, des formes ondulatoires et un manque de netteté obstruent la la représentation de l’événement). Cette vision parcellaire, en contraste avec le flux d’images médiatiques lisses, rapproche paradoxalement le spectateur au plus près de la tragédie. Jusqu’à susciter une puissante empathie qui nous est, en un sens, de plus en plus étrangère.

A propos de Lanzarote en général et de Michel Houellebecq en particulier – Shortcuts Distribution

À propos de Lanzarote en général et de Michel Houellebecq en particulier de Vincent Tricon © Short Cuts Distribution

Changement d’ambiance. Toujours en voix-off, une jeune narratrice raconte sa rencontre avec une ex-amante de Michel Houellebecq, qui a gardé depuis cet été passionné de 1999 des cassettes que l’écrivain a tournées, avant de les lui offrir en guise de cadeau d’adieu. Des images commentées par l’auteur de La Carte et le territoire, qui nous placent dans le décor de Lanzarote, île des Canaries connue pour son climat chaud constant et la présence de nombreux volcans… A priori, difficile d’imaginer Michel Houellebecq en grand romantique roucoulant sur des terres rocheuses avec sa dulcinée. C’est pourtant – en beaucoup moins cliché – ce qu’imagine le court-métrage expérimental de Vincent Tricon (réalisateur des courts Brûle coeur et Au vent, mais aussi monteur, notamment pour les films de Caroline Poggi et Jonathan Vinel).

En jouant avec malice sur ce synopsis un peu invraisemblable, le vrai/faux documentaire À propos de  Lanzarote en général et de Michel Houellebecq en particulier (présenté en compétition Contrebande) s’inspire génialement de l’univers houellbecquien (le goût de l’auteur pour les structures urbaines populaires et impersonnelles, ici illustré par des immersions dans un hôtel All-Inclusive ; son regard froid et clinique sur la vie…) pour nous balader, dans tous les sens du terme. À travers des extraits vidéos filmés sur téléphone ou des inserts d’images capturées sur Google Maps, ce court voyage mental, à la fois intriguant et drôle (comme peuvent l’être le phrasé tombant et l’humour pince sans rire de Houellebecq), est un exercice de style très bien exécuté.

Image de couverture : Teddy de Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma © Jokers Films

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  • frères Boukherma
  • Ismaël Joffroy Chandoutis
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